Accaparement de la totalité de l’humanité par une partie de l’humanité ou la rhétorique républicaine comme arme terrible contre l’égalité substantielle

La mise à disposition de textes publiés dans des revues ou journaux, d’éditoriaux de l’auteure pour les Nouvelles Questions Féministes, permet de faire ressortir la cohérence, la force et la radicalité des analyses féministes. « Pour moi, le féminisme est avant tout un prisme à travers lequel on regarde le monde et la vie – celui de l’oppression des femmes – pas le seul prisme, on peut ajouter d’autres lentilles ; mais le prisme principal ; et un mouvement, un engagement collectif et public pour la faire cesser. »

Au pays des « Droits de l’Homme » et non des « Droits des humains », l’insistance sur la notion de « République » est un véritable masque, un authentique cache-sexe, un déni permanent, des exploitations, des oppressions, des inégalités, des discriminations, du sexisme ou du racisme. «… c’est au nom de la république, au nom de ses valeurs, parmi lesquelles l’égalité figure en bonne place, que toute mesure pour assurer une égalité réelle, substantielle, étaient et continue d’être dénoncée. »

Dans son introduction, l’auteure nous rappelle que « les faits n’existent pas avant qu’on les ait vus. Et pas seulement vus, mais interprétés », qu’il existe « une similitude – similitude dans les mécanismes, mais aussi dans les souffrances de l’oppression – entre les femmes, les homosexuel-les, et les racisé-es » et que le « racisme est un système »

Dans une première partie « Ponctuation historique », Christine Delphy revient, entre autres, sur les origines du Mouvement de Libération des Femmes, les luttes du passé, la non mixité, la place des lesbiennes et les débats autour de féminisme et marxiste. La seconde partie traite plus particulièrement de « L’exception française ». Puis l’auteure  analyse les « Violences » et « Le post-colonial en France » ; la dernière partie reprend en l’élargissant les débats sur « Un universalisme si particulier ». Je ne vais pas ici détailler les analyses de l’auteure, mais présenter quelques extraits, subjectivement choisis lors de ma lecture :

-« On ne nait pas femme, on le devient à travers des pratiques coercitives, humiliantes et singularisantes pour finir »

– « Il faut souligner que ces représentations des femmes comme d’objets à consommer, fesses, sexes au premier plan, visage éloigné ou supprimé, ne choquent pas que les femmes voilées, mais la grande majorité des femmes et toutes/tous les féministes. »

-« L’inégalité flagrante entre femmes et hommes sur le marché du travail s’adosse à l’exploitation du travail domestique des femmes, qui en assurent 90%. Cette exploitation fait partie de l’ossature du système social, comme la division en classes sociales. »

– « Aucun degré d’empathie ne peut remplacer l’expérience. Compatir n’est pas pâtir. »

– « La pratique de la non-mixité est tout simplement la conséquence de la théorie de l’auto-émancipation. »

– « … il est intéressant de remarquer qu’un juste nombre de femmes, pour les hommes, n’est pas ce que les femmes appelleraient un nombre juste »

– « Les études féministes font bien plus que mettre en cause les présupposés sur les rapports de genre : en mettant ceux-ci au centre de l’analyse de la société, elles bouleversent la perspectives des sciences sociales, et créent de multiplient objets totalement nouveaux. »

– « L’égalité formelle ne peut produire de l’égalité, puisqu’elle ignore l’inégalité. »

– « Pour la plupart des gens, y compris des féministes, le sexe anatomique et ses implications physiques dans la procréation crée ou du moins permet le genre, la division technique du travail qui à son tour crée ou permet la domination d’un groupe sur l’autre. J’inverse la série sexe anatomique/division du travail/domination : c’est l’oppression qui crée le genre. »

– « Je considère que vendre sa sexualité c’est en faire le deuil pour soi-même »

– « Il n’y a pas un  »acte sexuel », que l’on se procurerait de diverses façons, dans diverses relations : dans le partage, ou dans la prostitution, ou dans le viol, et qui resterait cependant identique à lui même ; il n’y a pas d’essence de l’acte sexuel. »

– « La biologie ne connait pas de filiation. La filiation, c’est un phénomène social. »

– « L’hétérosexualité n’est pas la réunion de deux cellules. »

– « Les individus accusés de communautarisme sont ceux qui sont exclus de la représentation que se fait la nation d’elle-même. »

– « La violence contre les femmes est, comme le travail domestique, la preuve que la réalité n’est pas . »

– « Le porno, ce n’est pas  »juste du cinéma » : ou plutôt, avant le cinéma, il y a du réel ; la caméra du réalisateur de porno filme de vraies personnes, pas des images virtuelles. »

– « La  »révolution sexuelle » empêche les femmes de dire non, mais ne leur donne pas les moyens de dire oui. La définition de la sexualité n’a pas changé : la sexualité, c’est l’acte sexuel, et l’acte sexuel, c’est le coït hétérosexuel avec l’éjaculation de l’homme dans le femme, c’est à dire, de toutes les postures sexuelles, la plus fécondantes… »

– « La violence contre les femmes est banale et n’est même pas perçue en tant que telle. »

– « Devoir supporter le regard dévalorisant d’autrui produit une identité »  »endommagée » »

– « Cet antagonisme à l’islam, qui est le substrat jamais exprimé parce que consensuel de toutes ces affaires, il faudra bien un jour cesse de la nier, et admettre sa consubstantialité avec le racisme lié à notre histoire coloniale, à la guerre d’Algérie et à l’exploitation du travail immigré en France. »

– « L’endroit le plus dangereux pour les femmes est … chez elles. »

– « Le sexe social est construit et arbitraire. »

– « Le concept de patriarcat est souvent considéré comme purement idéologique ; mais il est très utile car il indique que la domination des femmes par les hommes fait système. »

D’autres auraient, probablement, choisis de mettre l’accent sur des éléments différents. Que ces quelques lignes incitent les lectrices et les lecteurs à se plonger dans l’ouvrage. Sur certains sujets, prostitution, parité, l’auteure accepte une certain flottement, des hésitations dans les prises de positions possibles, des difficultés à trancher simplement (politiquement) face à la complexité des choses et des rapports de domination entrecroisés. Tout en partageant, la méthode d’appréhension des réalités, nombre d’éléments de l’analyse proprement dite, je garde cependant des désaccords avec certaines conclusions de l’auteure et particulièrement avec l’appréciation totalement positive du texte « Appel des indigènes de République ». Mais l’essentiel n’est pas là. Face à la survalorisation de l’égalité abstraite, la négation des hiérarchies construites historiquement et socialement des genres, des classes ou le racisme réellement instruit institutionnellement, il convient, avec l’auteure, de toujours poser la même question : « Un universalisme peut-il être particulier et rester universel ? ». Et comme Christine Delphy ne pas céder ni sur l’égalité « Rappeler que l’égalité constitue un idéal à construire contre une réalité faite d’inégalités demeure un enjeu majeur du féminisme. » ni sur l’universalisme « L’universalisme reste un projet »

Didier Epsztajn

Article paru sur http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/

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