Principale ennemie d’une pensée majoritaire

Depuis près de quarante ans, Christine Delphy reprend avec patience et opiniâtreté la lutte contre ce qu’un de ses maîtres aura épinglé d’une expression célèbre – selon elle, sûrement trop tard, trop facilement et de façon irrémédiablement trop fermée – «la domination masculine». Précis et rigoureux, parfois même un peu austères, les articles de Delphy témoignent d’une pensée qui, à chaque ligne, essaye de réfléchir à contre-courant, de s’opposer aux évidences qui empêchent les opprimés de s’apercevoir du poids qui pèse sur leurs épaules et qui, parfois, les pousse même à apprécier leur propre oppression. Bref, autant d’invitations à penser autrement. Son travail est republié en deux volumes. Cette première partie (qui reprend des textes allant de 1970 jusqu’à 1978) se limite à tracer la carte du patriarcat : l’auteure y définit les contours de l’exploitation des femmes par l’homme.

La sociologue et féministe, chercheuse au CNRS, n’épargne personne : bien pensants et défenseurs du politiquement correct, passez votre chemin. Delphy a choisi de prendre la parole pour dénoncer l’exploitation des femmes, et elle porte ses raisonnements jusqu’à leurs conséquences ultimes sans la moindre intention de prêter l’oreille à ce qu’Ils (les hommes mais aussi ses collègues sociologues et les femmes qui se satisferaient de leur condition) pourraient dire de sa remise en question des vérités a-historiques, naturalistes, biologistes, essentialistes ou soi-disant neutres. Les années n’ont pas fait pâlir la rage de la féministe et, contrairement à ce que le “bon sens commun” voudrait trop vite nous faire croire, la lecture de ses textes nous enseigne que les choses ne sont peut-être pas si fondamentalement changées que cela concernant les modalités d’exploitation et d’oppression des femmes et des autres minorités. 

En effet, l’un des écueils critiques à éviter serait celui de considérer les textes de ce premier volume, en particulier ceux sur la succession du patrimoine ou sur la question du travail domestique des femmes en milieu rural, comme “vieillis”. L’analyse matérialiste proposée par Delphy est certes rattachable à un contexte et à une époque encore très marqués par mai 68, mais ce qu’elle dénonce du point de vue du fonctionnement, la manière dont elle dégage des structures, et la façon dont elle signale les oppressions ne manquent pas de nous remettre face à notre quotidien. En cela, son «matérialisme féministe» n’a rien perdu de son efficace. Avec cette dernière expression, il faut entendre : l’analyse du système abstrait qui est déterminé par un ensemble de rapports de production visant à exploiter, voire exproprier, les femmes de leur travail.

Les analyses de Delphy renversent systématiquement le rapport de cause à effets. Elle s’empare des évidences partagées de tous pour montrer comment, en réalité, celles-ci ne s’agencent pas de façon naturelle mais selon une logique qui justifie l’exploitation de telle ou telle minorité. Elle pointe bien comment les rapports sociaux entre les classes ne fonctionnent pas indépendamment de la constitution des classes. La domination, ou plutôt l’exploitation, n’existe donc pas naturellement entre deux groupes donnés mais  est à la base de la constitution de ces groupes, de leurs rapports et de leur identification. 



Ainsi, l’analyse de Delphy, quant à la prise en compte du travail domestique des femmes, renverse-t-elle celle des marxistes qui ne voyaient l’exploitation des femmes que comme une conséquence de l’exploitation capitaliste. Or l’auteure démontre comment l’exploitation de la femme passe par la non-rémunération d’un travail domestique fourni en famille alors qu’il pourrait être vendu, s’il était accompli à l’extérieur. Contre ses amis marxistes, Delphy prouve ainsi que l’exploitation des femmes ne prendra pas fin avec l’abolition des rapports de production capitalistes, mais avec l’abolition pure et simple du patriarcat, de l’expropriation du travail des femmes au profit des hommes. 

Delphy démontre de façon très précise la non-naturalité des choses telles qu’elles s’agencent socialement, l’arbitraire de la distinction public/privé et la possibilité de constamment modifier l’ordre établi. Un état de domination n’est pas inévitable. Si on croit qu’il l’est, c’est qu’il profite encore à trop de monde. Dans ce cadre, l’oppression et les inégalités, une fois décortiquées, ne sont plus que le miroir d’un système de relations qui définit, à une époque donnée, le rapport des sexes au sein de la cellule familiale et au bénéfice d’un seul : le sempiternel padre padrone. 

Depuis quelque temps cependant, on nous dit que ce dernier se porterait mal. Aussi, la monumentalité de la crise économique qui s’abat aujourd’hui sur le monde n’est-elle pas le signe de son ultime vacillement ? Dans ce cas, le livre de Delphy nous offrirait de précieux instruments pour changer le réel. Reste à voir si, même devant les échecs flagrants du système patriarcal et face à son épuisement, les esprits sont prêts à suivre les pas moins d’une authentique «bonne femme» que d’une véritable pensée minoritaire. 

Le premier volume de L’ennemi principal se clôture d’ailleurs de manière ouverte : un appel à une révolution de la connaissance qui adviendrait grâce au féminisme matérialiste. Au bout de son analyse de l’«économie politique du patriarcat», Christine Delphy laisse présager qu’une révolution de la pensée est encore possible, une sortie de la pensée dominante, une fin effective du patriarcat, est envisageable à condition de ne laisser personne indemne : «Cette démarche ne saurait – ne pourrait, même si elle le voulait – se limiter à la seule population, à la seule oppression des femmes. Elle ne laissera intouchée aucune part de la réalité, aucun domaine de la connaissance, aucun aspect du monde.» Extrémiste de la pensée, Christine Delphy a choisi de mettre sa plume au service de la révolution. Personne ne parviendra à la convaincre de mettre un peu d’eau dans son encre : elle brille du rouge du sang des opprimés.

Fabrice Bourliez, critique à nonfiction.fr

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