DU VOILE A LA PROSTITUTION et ISLAMOPHOBIE a LA FRANCAISE

 

DU VOILE A LA PROSTITUTION,

Entretien avec Christine Delphy par Sylvia Duverger

Publié sur le blog de Sylvia Duverger – Nouvel Obs plus

 

 

Première partie d’un entretien avec la sociologue féministe Christine Delphy, auteure de plusieurs textes analysant le sexisme et le racisme qui ont présidé aux lois contre le port du foulard (2004) et du voile (2010).

En 2003, elle est l’une des signataires de la pétition « Un voile sur les discriminations » (Le Monde, 17 décembre 2003), et l’une des fondatrices du Collectif des féministes pour l’égalité (CFPE).

En juin dernier, ce collectif a dénoncé les agressions contre les femmes voilées et le silence des autres féministes.

 

Cette première partie a été publiée à : http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/archive/2013/08/16/titre-de-la-note-488249.html

 

 

Sylvia Duverger. Dans les textes rassemblés dans Classer, dominer, Qui sont les autres ? (La Fabrique éditions, 2008), vous avez montré comment la société française produit des « autres » qu’elle discrimine – femmes, noir.es et arabes, homosexuels et lesbiennes.

Les femmes portant un foulard ou un voile sont doublement altérisées : elles demeureraient, dit-on, assujetties au patriarcat islamique tandis que les compagnes des hommes blancs – ces êtres humains paradigmatiques – se seraient libérées de toute emprise masculine.

Le port du voile intégral est sanctionné depuis 2011 dans l’espace public en France – les gares, squares, magasins, etc., même la rue, en fait partout sauf dans les maisons privées –, mais celles qui en ont fait le choix – et c’est semble-t-il le cas de la majorité des Françaises qui revêtent un niqab ou un sitar [1] –, refusent d’y renoncer. Comment expliquez-vous cette résistance ? Pourrait-elle s’interpréter comme une visibilisation de l’altérisation et des discriminations ?

 

 

Christine Delphy. Le port du voile intégral est un phénomène très récent. Il est pratiqué par une population différente de celle qui porte le foulard. D’abord, elle est infiniment plus petite que la seconde. Ensuite elle est plus jeune. Enfin, elle est composée, au moins pour un tiers, de femmes qui ne sont pas descendantes de colonisé.es, par des « Françaises de souche » – ce qui est un euphémisme pour « Blanches » [2] ; des femmes donc qui étant classées par la population dominante comme faisant partie d’elle-même, ne sont pas atteintes par le stigmate raciste, ne sont pas « altérisées ».

On a donc affaire à une  variété de situations, et partant, de motivations personnelles possibles.

Le contexte historique cependant est le même pour toutes : l’apparition de jeunes femmes nées en France, et citoyennes françaises, portant le niqab, se produit quelques années après l’interdiction du foulard dans les écoles publiques. Avant cette interdiction, on ne voyait pas de « niqab ». Après cette interdiction et l’exclusion de nombreuses jeunes filles des lycées et collèges, on voit le port du foulard, de l’objet interdit, non pas diminuer dans la rue, mais au contraire augmenter. Ce qui est une réaction qu’on pouvait attendre au tort fait aux collégiennes et lycéennes. Une réaction classique pourrait-on dire, de la part d’une population dominée, qui n’a pas les moyens politiques et sociaux d’une protestation juridique ou de rue, car elle est en fait – et contrairement à ce qu’on dit de son « communautarisme » supposé – très peu, voire pas, organisée.

Le caractère de protestation du foulard, puis, quand celui-ci est interdit dans les lycées, du niqab, est clair. Cette protestation contre le racisme prend des formes différentes de celle de groupes qui ont des organisations fortes, et peuvent se faire entendre des médias et des dirigeants politiques. Le racisme subi n’est souvent même pas invoqué parmi les raisons données par les individues de leur nouvelle façon de se vêtir.

Car l’exclusion, la discrimination, la marginalisation, ne sont pas vécues directement comme telles par les individues. Ce qui est ressenti, ou en tous les cas invoqué, c’est un besoin de spiritualité, et de réunion avec d’autres personnes sur la base de ce besoin, vécu comme une nécessité individuelle. On retrouve ce processus chez les adeptes des « nouvelles » religions : les versions « évangéliques » du christianisme, par exemple, dont la croissance extraordinaire est due à l’adhésion des pauvres et des exclu.es, et ceci dans le monde entier. Adhérer à une religion elle-même dévalorisée – que ce soit les églises chrétiennes mal notées, voire persécutées ou traitées de sectes, ou l’islam –  est une façon indirecte de se reconnaître soi-même comme mal noté ou persécuté. Chez les populations de tradition chrétienne, comme en Europe, en Amérique du Sud et du Nord, ou par exemple dans certaines parties christianisées de l’Indonésie, ce sont les formes dominantes de la religion qui sont ainsi rejetées : l’Église catholique, ou les formations protestantes traditionnelles, qui sont liées aux puissants. Chez les populations d’origine immigrée, et surtout chez les descendants d’anciens colonisés dont la majorité étaient musulmans et qui vivent en Europe, on rejette un islam ritualiste et tiède, associé à ce qui est perçu comme un manque de combativité des parents, en faveur d’un islam intellectuel et exigeant ; et du même coup on met en cause, par la pratique, le climat anti-religieux et particulièrement anti-musulman de la société dominante.

Cette réislamisation des jeunes générations n’est pas propre à l’Europe, elle a lieu dans tous les pays, y compris ceux qui sont majoritairement musulmans, pour diverses raisons — mais il faut noter que tous ces pays ont été colonisés par des puissances occidentales, et, dans l’histoire récente, souvent attaqués militairement par ces mêmes puissances. En Europe, la réislamisation devient, tant subjectivement qu’objectivement, une façon de se positionner sur des aspects de la culture qui sont perçus comme faisant partie de la société dominante, blanche; mais ce ne sont pas forcément les mêmes aspects qui sont refusés par les un.es et les autres. De plus, aucun de ces refus n’est spécifique aux musulman.es. Là où certain.es critiquent une évolution qui érode le rôle central de la famille et la notion de « complémentarité des sexes », ce qui les rapproche des traditionnalistes, notamment catholiques, d’autres critiquent la demande faite aux femmes de se comporter à tout moment de façon séductrice et sexuellement disponible, ce qui les rapproche des féministes. L’hypothèse à la fois la plus globale, car elle s’applique à tous les cas de réislamisation en France, et la plus spécifique, en ce qu’elle est fondée sur la communauté d’oppression de ces descendants de colonisé.es., a été formulée par Farad Khosrokhavar [3]. Il dit en effet que, se sentant rejeté.es et exclu.es de la communauté nationale par les discours et les pratiques racistes qui les traitent à jamais comme des étranger.es, certain.es de ces jeunes Français.es choisissent alors de se rattacher à « l’oumma », la communauté universelle des Musulman.es.

 

Clivages féministes : du voile à la prostitution

 

 

SD. Parmi les raisons de porter un foulard ou un voile, certaines  consonnent avec le féminisme, qui dénonce la constitution des femmes en objets sexuels. Néanmoins, celles d’entre les féministes qui défendent les droits de circuler, d’étudier et de travailler des porteuses de foulard ou de voile intégral sont, me semble-t-il, plutôt des féministes « pro-sexe » que des féministes radicales, abolitionnistes et anti-pornographie. Comment analysez-vous ces paradoxes ?

 

C.D. Cette division existe bien en ce moment dans le féminisme, en France et dans certains pays francophones influencés par la France. Elle n’est pas absolue : certaines féministes, dont je fais partie, sont à la fois contre les lois discriminatoires qui retirent les libertés fondamentales aux musulmanes, et « abolitionnistes ».

L’abolitionnisme, c’est le projet d’une société sans prostitution, mais ce n’est en aucune façon la volonté de s’en prendre aux prostitué.es, bien au contraire. Dans l’analyse qui sous-tend ce projet, la prostitution est conceptualisée comme un des effets du patriarcat. Dans les sociétés patriarcales, les femmes sont des possessions des hommes, qui les utilisent comme ils veulent. Les femmes ne sont pas conçues dans les cultures de ces sociétés comme des sujets, mais comme des ‘compléments’ – des appendices – des hommes ; en d’autres termes, leur seule raison d’être, c’est leur utilité pour les hommes, qui sont vus comme les seuls sujets de la société. Tout ceci est assez bien connu [4].

En revanche, ce qui est mal analysé, c’est le rôle de la sexualité dans l’histoire. La sexualité continue d’être abordée comme quelque chose d’a-social ; les sciences sociales n’ont encore pas fait grand-chose pour la sortir de l’emprise de l’instinctivisme freudien ou du déterminisme darwinien. On voit souvent les formes violentes ou marchandes de la sexualité – le viol, la prostitution – comme une utilisation des femmes au service de besoins des hommes, besoins qui sont posés comme physiques et non pas comme sociaux. On commence à voir, avec les analyses féministes du viol, qu’il n’en est rien. Le viol ne correspond pas à un « besoin » physique, mais à une volonté d’humilier, de rabaisser, de nier l’humain chez les femmes. Dans tous les systèmes de domination, il se crée une idéologie qui justifie la domination : les dominé.es sont des êtres inférieur.es. Mais une idéologie n’est pas quelque chose qui flotte en l’air : elle existe dans les cerveaux, ceux des dominants et ceux des dominé.es. D’autres éléments culturels la modèrent ou la contrebalancent – par exemple l’affection qui peut exister entre personnes de genres différents. Cette idéologie est là, disponible chez tout le monde, mais elle ne débouche pas sur des pratiques chez tout le monde.

Chez certains, cependant, elle prend la forme d’une véritable haine. On trouve cette configuration, de mépris et d’hostilité allant jusqu’à l’agression, dans le racisme aussi ; les récentes agressions contre des femmes portant le foulard et le niqab ont été accompagnées d’injures haineuses.

Le viol, loin de correspondre à une irrépressibilité du « désir masculin » constitue la pointe de l’iceberg de mépris et d’hostilité du groupe dominant pour le groupe dominé, mépris et hostilité qui encore une fois n’existent pas au même degré chez tous les membres du groupe.

La volonté d’acheter les services sexuels d’une femme – ou d’un homme, qui sera traité comme une femme – fait partie du même continuum. Il s’agit de nier l’égalité de l’autre personne, de nier ses désirs (en l’occurrence de nier son absence de désir, qui relève elle aussi de la sphère du désir), il s’agit de la contraindre, dans le viol par la menace et la violence, dans la prostitution par l’argent. Les hommes savent que les femmes ont peu d’argent, et qu’eux en ont plus.  En payant une femme (ou un homme), ils démontrent leur pouvoir. Ils pourraient le démontrer autrement : en s’achetant une glace, ou une montre, ou une voiture, que l’autre ne peut pas se payer ; là, en achetant ses services sexuels, pour le prix de trente esquimaux, ils achètent le droit d’humilier cette autre personne. C’est la même démarche – l’utilisation d’une situation de pouvoir pour humilier davantage une personne déjà infériorisée, qui est à la base du harcèlement sexuel.

Alors, s’agit-il de sexualité ? Oui, aussi, car la sexualité, le désir et le plaisir génitaux sont protéiformes : beaucoup de choses les suscitent, beaucoup de choses les satisfont. La sexualité de la prostitution, comme la sexualité du viol, est une forme violente de sexualité ; violences physique, psychologique et symbolique sont mêlées dans des proportions diverses. Là, c’est le tort fait à autrui qui suscite l’excitation sexuelle : ce que Catharine MacKinnon appelle l’érotisation de la domination [5].

 

 

SD. Que pensez-vous de l’auto-dénomination « pro-sexe » des féministes qui s’opposent à la stigmatisation de la prostitution et produisent ou consomment de la pornographie [6] ?

 

C.D Comment dire que les personnes favorables à l’achat de services sexuels sont « pro-sexe » ? Elles ne sont pas « pro-sexe » pour la prostitué.e, car la sexualité de celle-ci, son désir et son plaisir, ne sont pas pris en compte. Au contraire, ils sont niés, et c’est cette négation qui est à la base du désir et du plaisir de l’autre personne : le client. Il est donc abusif de parler de « sexe » ou de « sexualité » comme si ce type d’interaction était « sexuel » pour les deux personnes. Il y a là un mauvais jeu de mots sur « sexuel » : car la sexualité ne désigne pas les organes « sexuels » (aussi appelés « génitaux »), mais le désir et le plaisir.

En outre, cette dénomination « pro-sexe » laisse penser que les abolitionnistes seraient « anti-sexe ». Non : elles et ils ne veulent pas favoriser ou cautionner ce type de sexualité patriarcale, fondée sur la haine, le mépris et l’humiliation d’autrui. Elles et ils pensent qu’il existe beaucoup d’autres formes de sexualité ; le désir peut être suscité, et il est suscité par beaucoup d’autres sentiments que la volonté de dominer. Tout le monde, y compris les clients des prostitué.es, peut trouver ces autres sexualités.

 

 

Le pouvoir est-il coextensif à la sexualité ?

 

SD. D’où vient selon vous la thèse récurrente, et largement médiatisée [7], qui attribue aux hommes des besoins sexuels impérieux ?

 

C.D. La notion culturelle, largement répandue, que la prostitution est « inévitable » – « obligatoire »  dit le chanteur Patrick Bruel [8] – repose elle-même sur l’idée, également culturelle, que la sexualité fonctionne de façon très différente chez les femmes et les hommes ; que le désir des hommes est « irrépressible », doit être satisfait, au moment même où il se manifeste, et satisfait par la copulation avec un autre être humain.

C’est faux, non seulement parce que la moitié de la population – les femmes – n’a pas de telles exigences, et parce que les hommes non plus, dans de nombreuses circonstances et pour de nombreuses raisons, ne peuvent ou ne veulent obtenir ce type de « soulagement ».

Cette idée est liée à une conception des rapports sexuels entre les femmes et les hommes, selon laquelle ces rapports expriment, symbolisent, ou même fondent la domination des femmes par les hommes. Dans le coït hétérosexuel, tel qu’il est interprété, et pratiqué, l’homme « possède » la femme, qui est donc « possédée ».

La copulation est vécue comme une victoire sur un.e autre, et parfois même comme une mise à mort symbolique. Cette satisfaction narcissique enivrante est facile à obtenir, et sa poursuite engendre les comportements de chasseurs des hommes à la poursuite de femmes avec qui ils pourront « conclure », et qu’ils appelleront des « conquêtes ».

Le pouvoir est donc intimement lié à la sexualité telle que nous la connaissons dans notre culture patriarcale.

Le pouvoir n’est pas seulement un moyen d’obtenir des rapports sexuels ; la sensation en « baisant » une femme (ou un homme) de vaincre et soumettre un autre être humain, est au cœur de la jouissance patriarcale. Et il est difficile pour certains – la plupart des hommes, mais aussi certaines femmes – de vivre et même d’imaginer des rencontres sexuelles dénuées de rapports de pouvoir. Ainsi, depuis 30 ans, certaines féministes américaines, au premier rang desquelles Gayle Rubin, suivie par Judith Butler, elle-même suivie par le sociologue français Éric Fassin, présentent le pouvoir comme élément essentiel de la sexualité, du désir et du plaisir [9]. Ce qu’il faut souligner, c’est que le pouvoir est considéré dans cette analyse comme faisant partie de la sexualité de façon intrinsèque [10] ; aucune explication du lien postulé entre désir, plaisir et pouvoir n’est proposée. Une rencontre sexuelle d’où le pouvoir est absent est considérée dans cette approche comme « a-sexuelle » [11] . Ce n’est pas seulement que tout rapport avec le pouvoir économique et politique détenu par les groupes dominants est passé sous silence ; c’est plus généralement la structure sociale qui est volontairement ignorée. Ces auteur.es, sociologues et philosophes de grande culture, qui admettent le caractère construit de la domination masculine, et du genre, excluent sans autre forme de procès la sexualité de cette construction ; ils et elles refusent d’admettre que la rencontre « sexuelle » est comme toutes les interactions un comportement social donc construit. Au contraire, elles et ils adoptent sur ce sujet une vision anti-constructiviste et essentialiste. La sexualité dans leurs écrits est traitée comme indépendante de la culture et de la société ; elle aurait un lien ontologique – naturel, pré-social – avec le pouvoir.

Cette exclusion des pratiques et des idéologies qui se rapportent au désir et au plaisir du champ des pratiques sociales n’est jamais justifiée. C’est de façon implicite que ces auteur.es font l’hypothèse qu’il n’y a aucun rapport entre la domination dans la sexualité et la domination générale des femmes dans les sociétés patriarcales et qu’elles/ils adoptent sur ce sujet une approche naturaliste. Cet implicite est en contradiction flagrante avec leurs positions constructivistes affichées par ailleurs.

 

 

 

S.D. Mais les féministes queer qui assument l’héritage foucaldien,  Gayle Rubin et Judith Butler, notamment, ne sont-elles pas, tout au contraire, les dernières à pouvoir accréditer la fable d’une sexualité qui serait pré- ou a-sociale, et comme un empire dans un empire ? Si la sexualité est une pratique sociale, comment pourrait-elle ne pas être traversée par du pouvoir [12] ?

  

C. D. Elles ne disent pas qu’il n’y a pas de pouvoir, elles disent que ce pouvoir-là n’est pas relié au pouvoir dans la société, elles voient la sexualité comme une enclave – évidemment elles ne le disent pas, elles ne disent pas non plus que la sexualité est pré ou a-sociale, mais, comme Fassin, ce qu’elles en disent revient à cela.  Elles l’expriment en disant que blâmer ou proscrire les pratiques sadomasochistes revient à brimer la sexualité elle-même. Quant à Foucault, il était tout à fait séduit par le modèle de la Grèce antique ; or les éphèbes tant célébrés y étaient des adolescents utilisés sexuellement par les hommes adultes, mais cet aspect d’utilisation ne choque pas Foucault.  Le pouvoir, dans la sexualité, ne le dérangeait pas, et il disait que rien de sexuel ne devait être pénalisé. Dans cette définition implicite du « sexuel », seul le désir et le plaisir des dominants (par le genre ou la situation sociale) comptent [13].

 


[1] Voir les enquêtes sociologiques menées sur les porteuses de voile intégral par Agnès De Féo  et Maryam Borghée (Voile intégral en France, sociologie d’un paradoxe, Paris, Michalon, 2012)  ; voir ici le témoignage de Hind Ahmas, recueilli par Agnès de Feo, et le documentaire  également réalisé par Agnès De Féo en 2012, « Niqab hors la loi ».

[2]  Voir Christine Delphy, « Les Uns derrière les autres »  in Classer, dominer. Qui sont les « autres », Paris, La fabrique éditions, 2008, pp. 7-52.

[3] Voir L’islam des jeunes, Paris, Flammarion, 1997.

[4] Voir Christine Delphy, L’ennemi principal. Tome 1 : économie, politique du patriarcat, Paris, éditions Syllepse, 2009 et L’ennemi principal. Tome 2 : Penser le genre, Paris, éditions Syllepse, 2009.

Les deux tomes, épuisés, seront réédités en septembre 2013. Une présentation de la nouvelle édition sera faite le 28 septembre par les éditions Syllepse et l’auteure au Lieu-Dit, rue Sorbier, Paris 20e, à 17 heures ; voir aussi C. Delphy, S. Duverger, « La possibilité du don, c’est l’égalité », Revue du MAUSS, n° 39, 2012.

[5] Voir C. MacKinnon, Le Féminisme irréductible, Paris, Des femmes, 2004 et Andrea Dworkin, Pouvoir et violence sexiste, Sisyphe, 2007.

[6] Cette appellation a émergé au cours des années 1980, aux États-Unis, dans le contexte des « sex wars », des guerres du sexe entre les féministes radicales, pour lesquelles la sexualité était le lieu par excellence où s’exerçait la domination masculine et les féministes qui considéraient que la sexualité pouvait être émancipatrice.

[7]  Elle a par exemple été développée à plusieurs reprises sur le plateau de Ce soir ou jamais, notamment par le neurobiologiste Jean-Didier Vincent ; émissions du 6 décembre 2011 et le 8 mars 2013.

[8] Le 29 novembre 2012 sur MFM radio, Patrick Bruel, qui est aussi un fervent défenseur de DSK a déclaré : «Je suis tout à fait pour la réouverture des maisons closes. Cela évitera à ces pauvres filles de se geler dans la rue. Ce sont des situations toujours très dangereuses, je pense que ça régulera les choses. (…) Comme la prostitution est absolument obligatoire, autant que ce soit bien, que ce soit clean, que ce soit sympa.» L’interview est réécoutable ici.

[9] Voir, par exemple, « Une éthique de la sexualité », entretien avec Judith Butler, réalisé par Eric Fassin et Michel Feher, Vacarme, n° 22, hiver 2003.

[10] J. Butler dit, dans cet entretien de 2003 : « Je ne voudrais certainement pas vivre dans un monde sans séduction. Et la séduction, cela suppose des stratégies, des manœuvres pour déstabiliser la personne désirée, pour la conquérir ; et encore une fois, c’est très bien ainsi. (…) Pour ma part, j’irais même jusqu’à dire, avec Michel Foucault, que le pouvoir et la sexualité sont co-extensifs ; qu’on ne trouvera pas de sexualité sans pouvoir. Je dirais que le pouvoir est une dimension très excitante de la sexualité. »

[11] Éric Fassin évoque « les  expérimentations sexuelles à la fois érotiques et politiques » de la « sous-communauté » lesbienne de San Francisco à laquelle appartient Gayle Rubin. «  C’est, estime-t-il, sans doute inverser la logique du féminisme lesbien, qui dans les années 70 proposait aux femmes un entre-soi rassurant, d’une douceur harmonieuse, mais presque désexualisée », « L’avenir sera-t-il queer ? », La Revue du Projet, n° 15, mars 2012 ; extraits de « L’avenir sera-t-il queer ? », Sciences Humaines n° 163, août-septembre 2005.

[12] (Cette note n’engage que Sylvia Duverger.) Dans « Une éthique de la sexualité », Judith Butler précise notamment que « la sexualité résulte toujours d’une négociation prise dans des forces, sociales et inconscientes, qui parfois se moquent de nos choix. Notre capacité d’agir consiste à nous frayer un chemin parmi des désirs qui sont pour une part contraints, pour une part libres. Notre liberté n’est pas « libre » des conditions sociales. Ce qu’il y a d’humain ici, c’est la négociation même, le fait que nous faisons des choix, qu’il nous faut choisir, même quand notre choix est contraint selon des modalités que nous n’avons pas choisies. »

Pour aller plus loin dans cette direction, voir  Lisa Duggan, Nan D. Hunter,Sex wars: sexual dissent and political culture, New York, Routledge, 1995 ; Brigitte Lhomond, « Sexualité », in Dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, 2004 ;  Clarisse Fabre, Éric Fassin, Liberté, Égalité, Sexualités, Paris, 10/18, 2004 ; Gayle Rubin, Surveiller et jouir, anthropologie politique du sexe, Paris, Epel, 2011 ; Raphaël Bourge, « Sex Wars and Queer Theory : le laboratoire pornographique »,  Magphilo, hiver 2012. 

[13] Ainsi que l’ont montré Monique Plaza dans « Nos dommages et leurs intérêts » et Josée Néron dans « Foucault et l’histoire de la sexualité et l’occultation de l’oppression des femmes… », respectivement in Questions féministes, n° 3, mai 1978, republié dans Questions féministes, 1977-1980, Paris, éditions Syllepse, 2012, pp. 364-375 et Nouvelles Questions féministes, volume 17, n° 4, 1996, pp. 45-97. Article consultable sur JSTOR.

 

 

 

 

 

Entretien avec Christine Delphy

Seconde partie 

 

 

L’ISLAMOPHOBIE A LA FRANÇAISE

Publié sur http://feministesentousgenres.blogs.nouvelobs.com/archive/2013/08/17/l-islamophobie-a-la-francaise-entretien-avec-christine-delph.html

 

La France n’est pas le fanal du monde

 

Sylvia Duverger. Plus de 60 %  des Français.es seraient opposé.es au port du voile dans la rue [1], plus de 80 % le seraient au port du voile et même du foulard, par des femmes travaillant dans un lieu accueillant du public (commerce, supermarché, cabinet médical, crèche, école privée comme école publique…) [2] ; et, désormais, près de 80 % le seraient au port de l’un comme de l’autre dans les universités [3].

Que répondez-vous à celles et ceux qui, comme Élisabeth Badinter, font valoir que « dans la religion musulmane, le voile doit être porté parce que les cheveux, voire même le visage de la femme peuvent tenter l’homme et inciter au péché » et que si « nombre de femmes portent le voile par conviction, mode ou convention », néanmoins « certaines le portent également parce qu’elles y sont obligées et que, si elles ne se soumettent pas, (elles) sont traitées de mauvaises musulmanes ou de filles dévoyées » [4] ?  ou à celles qui comme Cynthia Fleury, arguent que dans les 3 religions monothéistes, « le voile raconte une histoire de différenciation inégalitaire entre l’homme et la femme. Point barre (sic) » ?

 

 

C.D. Je ne puis que redire ce que j’ai dit déjà à ce sujet, par exemple dans « La fabrication de l’ ’Autre’  par le pouvoir » [5] : tous les vêtements sont signifiants, tous les vêtements sont des signes, tous les vêtements sont genrés. Ils expriment les rapports sociaux de sexe, la hiérarchie entre les hommes et les femmes, et ils y participent. Les vêtements dits « féminins », les vêtements ajustés qui entravent les mouvements, les talons hauts, qui ralentissent la marche, tout comme le voile intégral (niqab), qui limite aussi la mobilité et le confort, donnent à vivre et à voir que pour convenir aux hommes, il faut que les femmes contraignent “volontairement” leur corps, qu’elles se privent de la possibilité de courir, qu’elles autolimitent leur liberté de mouvement. L’attribution aux femmes de vêtements dans lesquels elles ne sont pas à leur aise résulte de leur infériorité statutaire, et en même temps qu’elle la signifie, elle y concourt [6].  Mais en France c’est seulement le voile intégral que l’on veut remiser au placard. Même s’il est vrai qu’il relève d’une exigence de pudeur ne s’adressant qu’aux femmes, comment se fait-il qu’il soit constitué en signe par excellence de leur soumission à la domination patriarcale ?

Élisabeth Badinter, Cynthia Fleury et beaucoup de féministes françaises semblent, curieusement, ne pas s’offusquer de la disponibilité sexuelle requise des femmes et signifiée notamment par les vêtements « sexy ». Au lieu de cela, elles répètent à l’envi que le foulard ou le voile sont avant tout et à jamais des emblèmes de l’assujettissement à une religion et à une culture qu’elles estiment être particulièrement sexistes.

Ce disant, elles cautionnent des hommes politiques qui tentent de légitimer des positions postcoloniales et islamophobes en les enduisant d’un pseudo-féminisme.

En passant, je rappellerais qu’Élisabeth Badinter n’a pas hésité à partir en guerre dans Fausse route (2003) contre les féministes dénonçant les violences envers les femmes, et qu’en 2011, elle a aussi fait partie de celles qui ont pris la défense de DSK contre les féministes [7]. Dans Classer, dominer, j’ai montré comment l’attribution du sexisme aux musulmans allait de pair chez elle avec le déni de l’oppression des occidentales.[8]

 

 

S. D. Que pensez-vous de l’opinion,  implicitement défendue par Élisabeth Badinter, Cynthia Fleury, Manuel Valls et Cie, selon laquelle la France devrait se constituer en exemplaire matrice des droits des femmes [9] ?

 

On voit ici la mégalomanie française à l’œuvre [10]. Non, la France n’est pas le fanal du monde, ni sa conscienceprendre des mesures islamophobes ne risque pas d’améliorer le sort des femmes afghanes, ce serait plutôt le contraire !

Cette mégalomanie, cette nostalgie de l’ère de Louis XIV, où la France jouait dans le monde un rôle important, pousse nos hommes politiques à se comporter de façon à la fois ridicule et contre-productive : à donner, partout où ils vont, des leçons aux autres pays. Ils devraient plutôt, avant de poser aux défenseurs des droits humains, commencer à les appliquer en France : se soucier des enfants, qui sont violés et tués par leurs parents dans l’indifférence générale et l’inaction de l’État [11], réduire la détention préventive – avant jugement – dont la durée moyenne est de un an et demi, cesser d’entasser 4 détenus dans une cellule de 9 m2 – quand chaque prisonnier est censé disposer de 4m(ce qui ne paraît pas une requête extravagante, puisque l’Union européenne exige des agriculteurs la même superficie pour chaque poule pondeuse) ; ce ne sont que quelques exemples, car la liste est longue des réformes du système judiciaire et pénal qui seraient nécessaires pour mettre la France en conformité avec ses engagements internationaux et avec ses propres lois.

Ces faits sont connus « à l’international » (comme dit Fleury). Cela entame quelque peu la crédibilité de nos hommes politiques et de leurs sermons. Il ne suffit pas de se proclamer « le pays des droits de l’homme », quand tout le monde peut voir que le petit caporal est tout nu. « A l’international », et aussi « au national », on voudrait que ce pays, avant de parler, balaie devant sa porte.

 

 

 

 

S. D. Que pensez-vous du sort qui a été fait à Amina ?

C. D. Ce qui lui est arrivé a été horrible, et elle n’imaginait sans doute pas de telles conséquences. Mais en France aussi, il est interdit aux femmes d’être torse nu. Cependant interdire que des femmes se couvrent comme elles l’entendent, ce n’est pas mieux.

C’est aussi mal d’interdire que d’obliger, cela a été dit maintes fois, et en particulier en 2004 par Shirin Ebadi, l’iranienne qui a eu le prix Nobel et qui lutte contre l’imposition du tchador.

 

 

S. D. Néanmoins, vous ne partagez pas le point de vue de Manuel Valls, qui le 7 février dernier a repris la perche islamophobe que lui a tendue Jean-Pierre Elkabbach sur Europe 1, considérant dès lors qu’il y un « fascisme islamiste » en Tunisie [12]. En 2005, vous faisiez l’hypothèse que sévissait en France un système de castes raciales et que les Français.es non blanc.hes étaient maintenu.es dans une citoyenneté de seconde zone [13]. La société française n’aurait-elle donc pas rompu avec le racisme colonial ?

 

 

C. D. La déclaration de Manuel Valls sur le ‘fascisme islamiste’ » qui menacerait la Tunisie (le 7 février 2013), était typique de cette même mégalomanie ; elle pousse des hommes politiques à insulter d’autres pays. La Tunisie a convoqué l’ambassadeur de France – mais personne dans le gouvernement français ne s’est excusé. Et cette ingérence dans les affaires d’autres pays, surtout quand ces autres pays ont été colonisés par la France, ne peut produire qu’un réflexe nationaliste en faveur du phénomène critiqué par l’ex-colonisateur. On peut parier par exemple que les salafistes tunisiens se sont réjouis de cette déclaration, qui a sans nul doute apporté quelques recrues de plus à leurs rangs, en confirmant que l’Occident hait les musulmans.

Et, dans le cas de Manuel Valls, ils ne se trompent pas. Sa haine de l’islam exsude de tout son discours, et de toutes ses mimiques faciales. Mais la haine n’est pas importante si on ne lui permet pas de devenir agissante. Or, on permet à Valls d’agir, et d’enfreindre nos lois – qu’il est censé faire respecter –  à chaque fois qu’il ouvre la bouche. Ainsi, il contrevient toutes les semaines à la loi de séparation des églises et de l’État (loi de 1905), en demandant aux musulmans de « se réformer », et de présenter un front uni, et « convenable »: sans extrémistes. C’est d’abord absurde, car aucune religion, y compris les plus organisées, comme l’Église catholique, ne peut contrôler les interprétations qui sont faites d’elles ; toutes les religions ont leurs « conservateurs » et leurs « réformistes », et toute la gamme entre les deux. Mais surtout, ce n’est pas le rôle de l’État que d’organiser les religions. Son rôle, et son obligation sont exactement inverses ; la loi de 1905 interdit à l’État de s’ingérer dans les religions, comme aux religions de s’ingérer dans l’État.

Manuel Valls pratique ici la politique dite « gallicane » de Louis XIV, suivie par Napoléon, qui voulait une Église (catholique) « française », qui suive les instructions de l’État et non celles de sa propre hiérarchie. Monsieur je-sais-tout, qui sait mieux que les femmes ce que sont les femmes [14], sait aussi ce qu’est l’islam mieux que les musulmans. Mais il ne suit cette politique qu’en ce qui concerne l’islam – (et les femmes, car il ne dicte rien aux hommes) : il ne se mêle pas des affaires des catholiques, ni de celles des juifs, des bouddhistes, ou des protestants;d’ailleurs personne ne s’en est mêlé depuis longtemps.

L’État français n’a pas pris parti dans la querelle qui a suivi le concile dit « Vatican II », et abouti à l’excommunication des évêques traditionnalistes, comme Mgr Lefebvre, qui continuaient à dire la messe en latin et non en langue du pays (cette excommunication a été annulée par Ratzinger quand il est devenu Benoît XVI). Les États n’ont pas commenté les nombreux scandales qui ont fini par atteindre l’Église catholique dans le monde entier, quand il a été révélé que toute la hiérarchie catholique – papes y compris, du premier au dernier – a protégé les prêtres qui violent les enfants. Mieux, l’État ne se défend même pas contre les ingérences de cette église catholique, la dernière en date étant celle du nouveau pape : sa demande faite à l’UMP d’abroger dès que possible la récente loi sur le mariage pour tous !

Valls trouve très mal le voile qui « signifie l’infériorité de la femme » mais très bien la kippa (qu’on peut « porter avec fierté »), qui signifie la supériorité de l’homme. Il ne trouve rien à redire aux crânes rasés, puis recouverts de perruques des juives orthodoxes, qui à ses yeux, ne les empêcheraient nullement, contrairement au voile et au foulard, « d’être  ce qu’elles sont ». Il ne demande pas au judaïsme de se débarrasser des Hassidim, pas plus qu’il ne demande aux catholiques d’en finir avec les traditionnalistes.

Non, d’un ministre de l’intérieur à l’autre, de Sarkozy à Hortefeux et de Guéant à Valls, on n’entend que des exhortations à se réformer adressées aux croyant.es qui ont le moins, à ceux qui ne bénéficient d’ aucune subvention – alors que les églises catholiques sont entretenues par l’État et les collectivités ; les seul.es qui ne demandent rien, ni argent ni permission d’organiser des processions sur la voie publique – permission prévue par la loi de 1905 et accordées aux catholiques; ceux qu’on culpabilise sans arrêt, qu’on accuse sans aucune raison de vouloir remplacer le code civil par la charia, qu’on traîne dans la boue à tout bout de champ.

Mais l’État n’a aucun droit de demander à quelque religion que ce soit de « se réformer », il n’a aucun droit de prétendre constituer un « islam français » (ou un « bouddhisme français »).

L’État, par ses ministres de l’intérieur, ne se permet de le faire à l’encontre des musulman.es que parce qu’il est en face d’une communauté exploitée et humiliée depuis presque deux siècles, une communauté de descendant.es de colonisé.es qui sont elles-mêmes et eux-mêmes discriminé.es et insulté.es tous les jours.

Cette islamophobie d’État surfe sur une « opinion publique » qui, selon les sondages, est elle-même islamophobe.

Ou peut-être est-ce l’islamophobie d’État qui crée, ou au moins encourage cette opinion publique ? Car après chaque mesure islamophobe, on voit l’islamophobie monter dans les sondages et dans les comportements. Cela n’est pas pour étonner.

Le foulard interdit à l’école donne aux gens le sentiment que le foulard est « mauvais » : et s’il l’est à l’école, comment serait-il « bon » ailleurs ? La loi sur le voile intégral, renchérissant sur la loi contre le foulard, a aussi conforté et disséminé l’idée que l’islam est « quelque part » illégal. Bien sûr, sinon pourquoi ses signes seraient-ils devenus illégaux ?

 

La responsabilité des politiques

 

 

S.D. Fort heureusement, en réponse aux recommandations du Haut Conseil à l’intégration, qui visent à limiter chez les étudiant.es les possibilités d’expression d’une opinion religieuse, et notamment, bien sûr, le port du foulard, Geneviève Fioraso a rappelé que l’université est « le lieu de toutes les cultures », et qu’il faut poursuivre l’objectif que les jeunes filles qui portent le voile y entrent car « le fait de faire des études est un facteur d’émancipation » [15]. Mais Valls a  jugé bon de répéter qu’il était lui « partisan d’une laïcité qui permet d’émanciper les femmes » [16]. Or il venait de déclarer « dignes d’intérêt » [17] les propositions du HCI dont la mise en œuvre priverait un certain nombre de musulmanes de la possibilité de faire des études supérieures…

Il peut bien dès lors, dire, le 1er août, qu’ « il y a trop de mots, trop de gestes, trop d’hostilités qui visent aujourd’hui les musulmans de France » ou déclarer, le 31 juillet, « combattre férocement ceux qui commettent des actes racistes à l’encontre des musulmans », il peut bien condamner les profanations de mosquées ou les agressions de femmes voilées, et qualifier celle commise le 11 août à Trappes de « manifestation de haine et d’intolérance anti-musulmane qui porte atteinte aux valeurs de la République et au principe de liberté de conscience » …

Lui-même ne cesse de signifier que la République française ne saurait admettre que des musulman.es deviennent un peu trop visibles…

Dès lors, même si Benoît Hamon, le ministre de l’Économie sociale et solidaire dénonce, le 13 août, «la stigmatisation systématique de l’Islam, les amalgames entre Islam et terrorisme ainsi que la violence verbale ordinaire à l’encontre des musulmans » qui « permettent à certains de se sentir autorisés à franchir le cap de la violence physique», tant que Valls demeurera au ministère de l’Intérieur, l’islamophobie se trouvera encouragée. [18]

 

 

C. D. Les politiques portent ici une grave responsabilité ; en créant l’idée que la visibilité de l’islam est condamnable – et elle doit bien l’être… puisqu’elle est condamnée – ils créent l’idée que l’islam lui-même est condamnable, et devrait être interdit. Mais l’islam, ce n’est pas une idée, ce sont des gens, et pour l’immense majorité, en France, les Musulman.es sont des Français.es.

Elles et ils ne vont pas partir – pour aller où ? Et qui aurait le courage politique de les chasser, comme l’inquisition a chassé les juifs…et les musulmans d’Espagne du 14e au 17e siècle ? (C’est là d’ailleurs que cet « international » tant aimé de C. Fleury aurait son mot à dire. Ou plutôt, il le dit déjà, sur la loi de 2004 contre le foulard à l’école, et sur les Roms, car le racisme français est condamné à l’international.)

En attisant la haine d’une partie du peuple français, la majorité, contre la minorité musulmane, ce sont donc les conditions d’une guerre civile larvée que sont en train de créer, avec la bénédiction des gouvernements qui les ont nommés, nos ministres de l’intérieur. Cette guerre a commencé avec les émeutes de 2005, se déroule dans tous les ghettos, et atteint maintenant les centres-villes ; les agressions de femmes portant foulard à Argenteuil, Reims, Orléans [19] en témoignent. Elle se joue à Trappes, avec un énième contrôle de « voile intégral » par une police brutale, allant bien au-delà de ce que la loi de 2010 lui permet, soit un simple contrôle d’identité, une police qui n’a apparemment rien de mieux à faire, par exemple arrêter les conjoints violents, les pères incestueux, prévenir le viol ; une police dont les agissements illégaux [20]sont couverts, avant toute enquête, par un procureur, et, comme d’habitude, par le ministre de l’Intérieur.

Le véritable rôle, la mission et le devoir des ministres de l’Intérieur, c’est de garantir la paix civile ; celui de Manuel Valls  eût été, non d’encourager l’agressivité et le racisme de la police et des citoyen.nes, mais au contraire de rappeler la loi : de déclarer fermement que l’islam a, comme les autres religions, le droit d’exister et le droit d’être visible, et que ces droits font partie des droits fondamentaux et inaliénables.

Avec sa fameuse phrase « le voile qui empêche les femmes d’être ce qu’elles sont (sic) restera pour moi et doit rester pour la république un combat essentiel » [21], Manuel Valls a donné le signal que la chasse aux musulmanes était légale et ouverte.

Les dix agressions contre des femmes qui ont eu lieu en mai, en juin, en juillet, à Argenteuil, à Reims, à Orléans, sont le résultat prévisible de cette déclaration. Pendant un mois et demi après la première agression du 20 mai, Valls reste sourd et aux demandes d’audition des associations musulmanes et refuse de recevoir les victimes. Mais Hollande, ayant admis le 24 juin qu’il s’agissait d’actes anti-musulmans, Valls doit lui emboîter le pas. Le 28 juin, avec cinq semaines de retard, il se décide enfin à recevoir les victimes. Mais ce n’est que le 20 juillet qu’il promet que ces agressions seront poursuivies.

Qu’il ait été forcé de manger son chapeau cette fois est une bonne nouvelle : par la déclaration de Hollande, celles de plusieurs membres du gouvernement, dont la ministre Fioraso, s’opposant à l’exclusion des femmes portant foulard de l’université, grâce à la déshérence du haut comité à l’intégration, qui n’avait eu de cesse de prôner des lois de plus en plus islamophobes, le gouvernement semble se rendre compte, enfin ! que frotter des allumettes n’aboutit… qu’à allumer l’incendie. Mais cette sagesse tardive ira t-elle jusqu’à se séparer des pyromanes en son sein ?

Non, pas encore, car on a laissé Valls, le 2 août, assortir ses promesses de protection des musulman.es de menaces à l’endroit de « ceux qui voudraient faire de la France un terrain de conquête ; qui voudraient, au nom d’une croyance dévoyée, imposer d’autres lois que la loi de tous.»

Qui ça ? Qui veut « imposer d’autres lois » ?  Où ? Comment ? Car il faut le rappeler : les femmes que Valls a en tête et qui portent le voile intégral sont défendues par les lois supérieures – celle de 1905, et les conventions internationales –, les vraies lois de la République, contre une pseudo-loi qui  n’est pas « la loi de tous », mais celle de ceux qui se permettent d’attenter aux libertés fondamentales.

Valls, ici, sans donner aucun corps à ses prédictions alarmantes, procède (après maints essayistes et politiques) au renversement pervers qui transforme les bourreaux en victimes et les victimes en bourreaux, grâce à une construction rhétorique hélas classique : les victimes fomenteraient un complot contre l’État et la société, et il s’ensuivrait que les attaquer deviendrait de la « légitime défense ». L’invention d’un danger imaginaire pour justifier des persécutions ethnico-religieuses a été si largement utilisée dans l’Europe du 20e siècle, et avec des conséquences si abominables, qu’il est inadmissible d’entendre des propos aussi irresponsables de la bouche d’un ministre.

 

 

 


[1] Selon un sondage Ifop réalisé en ligne pour Le figaro du 15 au 18 octobre 2012.

[2] Selon un sondage Ifop réalisé du 19 au 21 mars 2013, au moment où la cour de cassation a estimé que l’interdiction du port du voile  dans le règlement intérieur de la crèche Baby Loup n’était pas légitime : source :article du Parisien du 23 mars 2013  et sur le site du Nouvel Observateurici et là. 

[3] Selon un sondage Ifop réalisé en ligne pour Le Figaro les 6 et 7 août 2013.

[4] E. Badinter, propos recueillis par Nicolas Truong, « Banaliser l’image de la femme voilée, c’est l’ériger en norme », Le Monde, 23 mars 2013.

[5] C. Delphy, « La fabrication de l’’Autre’» par le pouvoir », entretien avec Christine Delphy, Propos recueillis par Daniel Bertaux, Catherine Delcroix et Roland Pfefferkorn, publié dans Migrations et sociétés, vol. 23, n°133, janvier-février 2011, republié sur le blog de C. Delphy.

[6] Voir Mona Cholet, Beauté fatale : Les nouveaux visages d’une aliénation féminine, Paris, Zones, 2012.

[7] Le 6 juillet 2011, interrogée par Hélène Jouan, sur France Inter. 

[8] Voir notamment « Antisexisme ou antiracisme ? Un faux dilemme » in Classer, dominer. Qui sont les « autres » ?,  Paris, éditions La fabrique, p. 210 sqq.

[9] Le 22 juillet, sur France Culture (Les matins d’été), Cynthia Fleury a déclaré : « Quand vous avez des voiles qui prolifèrent en France, ça résonne en France, mais pas tellement, puisque c’est pas là l’enjeu, ça résonne intégralement, ça résonne à l’international, et ça met en danger, en tout cas moi c’est mon opinion,  à un autre niveau d’autres femmes qui sont ailleurs » France culture.

[10] Voir sur ce point C. Delphy, « La fabrication de l’«Autre» par le pouvoir», op. cit.

[11] Voir, Anne Tursz, Les oubliés, enfants maltraités en France et par la France, Le Seuil : 2010.

[12] Déclaration de Manuel Valls le 7 février 2013 sur Europe 1 « Oui il y a un fascisme islamique qui monte un peu partout, attention aux mots évidemment que nous utilisons, mais cet obscurantisme qui parfois porte le nom d’un certain nombre de frères musulmans ou d’un salafisme doit être condamné, puisque là on nie, encore une fois, cet État de droit, cette démocratie pour lequel les peuples libyens, tunisiens, égyptiens se sont battus. »

[13] C. Delphy, Classer, dominer, Qui sont les ‘autres’, Paris, éditions La Fabrique, 2008, p. 139, p. 154 ; voir aussi , dans le même ouvrage, « Antisexisme ou antiracisme ? Un faux dilemme », p. 175.

[13] C. Delphy, « Race, caste et genre en France », in Classer, dominerop. cit., p. 144.

[14] Pour un florilège de ses déclarations, lire « Variations vallsiennes sur l’islam de 2010 à 2013.

[15] Le 9 août sur France Inter. 

[16] Sur BFMTV, le 9 août, lire ici la retranscription.

[17] Dans Le Figaro, le 9 août 2013.

[18] Voir « Variations valsiennes sur l’islam de 2010 à 2013 ».

[19] Voir « Que dévoilent les agressions de femmes voilées ? » 

[20] Voir les informations rassemblées par le site Copwatch publiées sur Indymedia ; plus de sources ici. 

[21] Le 7 février 2013 sur Europe 1. 

 

 

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