Elles ont fait reculer l’industrie du sexe ! Le modèle nordique

Préface de Claudine Legardinier à l’ouvrage de Trine Rogg Korsvik et Ane Stø (dir.)
(Avec l’aimable autorisation des Editions Syllepse)

La tempête que soulève en France une proposition de loi féministe et abolitionniste est à la mesure de l’enjeu. Vouloir inverser la charge pénale en libérant les personnes prostituées des poursuites pour les transférer sur les véritables auteurs de la violence prostitutionnelle, les clients prostitueurs, c’est ébranler l’un des piliers les plus résistants du pouvoir masculin.
Après des décennies d’anti-abolitionnisme déclaré, l’inimaginable a eu lieu : le degré zéro de la pensée – avec l’éternel débat sur la réouverture des maisons closes – a fait place à la mise en cause de l’acteur clé au profit duquel proxénètes et trafiquants recrutent dans le vivier planétaire toujours renouvelé de la misère, de la violence et de la précarité.
Pour la première fois, un important travail parlementaire, dû au courage de plusieurs député·es – Danièle Bousquet, Guy Geoffroy, Maud Olivier, Catherine Coutelle, Ségolène Neuville… –, a permis de créer une lame de fond trans-partis, dans la droite ligne du combat abolitionniste mené depuis la fin du 19e siècle contre cette forme d’esclavage persistant qu’est la prostitution des femmes, combat soutenu en son temps par des progressistes comme Victor Hugo, Jean Jaurès, Victor Schoelcher et Émile Zola.
Dans la longue marche pour l’abolition, le vote en première lecture de la proposition de loi contre le système prostitutionnel, en décembre 2013 à l’Assemblée nationale, est sans doute le pas le plus décisif depuis la fermeture des maisons closes en 1946, date inséparable d’une autre conquête fondamentale des femmes, le droit de vote en 1944.
Pour la première fois, plus d’une cinquantaine d’associations féministes et abolitionnistes, connues sous le nom d’Abolition 2012, s’allient pour faire front. Pour la première fois, émerge la parole des « survivantes » qui, bravant la honte à laquelle on les condamne, osent enfin dénoncer, à visage découvert, la prostitution telle qu’elles l’ont vécue : la peur au ventre, la fatigue à ne plus tenir debout, les dépressions, l’alcool ou la drogue pour tenir ; les humiliations, les insultes, les chantages pour les passes sans préservatifs, les brûlures de cigarettes, les viols… Enfin, pour la première fois, des hommes s’engagent à leur tour pour dire leur refus d’une institution d’un autre âge qui les présente comme des prédateurs naturels et des violeurs en puissance.
Le coup d’accélérateur donné par les pays nordiques comme la Suède, la Norvège et l’Islande, est pour beaucoup dans l’émergence de ce mouvement renouvelé. Le réveil féministe fait le reste. À quoi bon multiplier les objectifs de lutte contre les violences ou le sexisme si le droit de les fouler au pied reste préservé dans la prostitution ? Comment ne pas remettre en cause la dernière des violences faites aux femmes dont les victimes sont encore pénalisées et les auteurs impunis ? Comment ne pas interroger, après le droit de cuissage et le harcèlement sexuel (accès sexuel obtenu par le pouvoir), après le viol (obtenu par la force), la prostitution comme droit obtenu par l’argent ?
Le comportement du client prostitueur sort enfin de l’ombre et du secret. Au nom d’une idée – datée – de la virilité, il achète le pouvoir d’imposer son bon plaisir à des femmes qui se voient ainsi retirer le droit, pourtant chèrement conquis, de lui dire non. Dans la prostitution, il trouve le dernier espace qui le protège du devoir de répondre de ses actes : un territoire d’exception où les violences et humiliations qu’il exerce sont frappées de nullité, au prétexte qu’il a payé. La prostitution est le lieu emblématique du mépris, voire de la haine des femmes, comme le montre la lecture des forums des sites « d’escortes » où les commentaires des prostitueurs rivalisent de sexisme et de racisme.
De grands médias, des intellectuel·les et des membres du show-biz montent au créneau pour défendre une « liberté sexuelle » en péril. Liberté ? Mais liberté de qui ? La « sexualité » prostitutionnelle est une sexualité aux ordres des dominants et du profit. Une société sans prostitution n’enlèverait rien à la liberté individuelle en matière de sexualité, qu’elle soit hétéro, gay ou trans. Au contraire, cessant d’être imposé par l’argent, un rapport sexuel serait l’expression d’une sexualité libre, y compris pour les plus précarisé·es.
L’Europe est divisée et la France au milieu du gué. Théoriquement abolitionniste depuis 1960, elle affiche un message brouillé : la prostitution n’est pas interdite (elle est même imposable) mais la loi sur le racolage interdit bel et bien aux personnes prostituées d’être prostituées… le délit de racolage ne s’appliquant qu’aux femmes et pas aux hommes qui les racolent.
Dans ce contexte, les lois votées par nos voisins montrent chaque jour plus clairement la voie à choisir. Car ce qu’ont « légalisé » (pour utiliser le terme confus en vogue), les Pays-Bas, l’Allemagne et d’autres pays réglementaristes, ce n’est pas la prostitution, qui n’a jamais été interdite, mais bien le proxénétisme. Ce qu’ils ont développé, c’est un service public proxénète à l’intention du « consommateur » masculin. Le résultat est là : une explosion de la traite, seule à même d’alimenter les usines à sexe où des femmes sont désormais proposées en soldes ou « forfaits tout compris » ; une infiltration du secteur légal par les trafiquants ; et une relégation dans la clandestinité et l’absence de droits des personnes prostituées, qui refusent dans leur immense majorité d’être étiquetées en tant que « travailleuses du sexe ».
En revanche, la Suède, la Norvège et l’Islande ont opté pour une norme sans précédent en transférant sur le client prostitueur la responsabilité pénale. Message : on n’achète pas le corps d’autrui, même avec son consentement ; ce n’est pas digne d’une démocratie. Est-ce vraiment un hasard si ces pays sont connus pour leur avance en matière d’égalité entre les femmes et les hommes ? L’Islande est ainsi au premier rang mondial, et la Norvège et la Suède aux 3e et 4e rangs du Global Gender Gap qui établit le classement de 136 pays en fonction de l’égalité des sexes. La France, en 45e position, ferait bien de s’en inspirer…
Seule une politique courageuse, qu’attendent de la France beaucoup de pays européens, est à même de faire reculer ce système d’exploitation violent et sexiste ; une politique claire, et non illisible comme celle qu’a adoptée la Finlande en pénalisant les « clients » de prostituées contraintes par les trafiquants et les proxénètes… Les « clients », nantis d’un master de psycho, sont-ils supposés se livrer à un interrogatoire et obtenir des réponses franches alors même que celles à qui ils s’adressent sont sous emprise ou menacées ?
Les abolitionnistes, accusé·es de vouloir « éradiquer » la prostitution, n’abandonneront pas. Éradiquer ? Non, abolir. L’esclavage n’a pas été éradiqué mais il a bel et bien été aboli. Aucun État n’oserait plus le justifier, l’organiser ou le laisser prospérer. Le même choix pour la prostitution serait une avancée de civilisation.
Cette révolution culturelle – formidable levier de transformation sociale – permettrait de mesurer enfin la volonté des hommes de considérer les femmes comme des égales, de leur reconnaître des désirs, le même droit qu’eux au plaisir et une place à égalité dans la société.
Claudine Legardinier, préface au livre de Trine Rogg Korsvik et Ane Stø (dir.) : Elles ont fait reculer l’industrie du sexe ! Le modèle nordique, à paraître aux Editions Syllepse, en coédition avec M éditeur (Québec)

Publicités

Un commentaire sur « Elles ont fait reculer l’industrie du sexe ! Le modèle nordique »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s