Au cours de l’année 2004

 

Au cours de l’année 2004

de Valeria Argiolas

 

Virginia Wolf avait dit, non interrogée sur le sujet, « a feminist is a woman who tells the truth about her life »; il faut avoir eu une vie, ou alors choisir de continuer de l’avoir pour qu’un état constant de réflexion soit nourri. Il n’y pas d’occurrence particulière aujourd’hui, jour d’avril de l’année 2015, 11 ans après une loi rebaptisée « loi sur le voile », pour parler de l’année 2004 d’une voyageuse musulmane à Paris. Ainsi je dirai un mot de l’année 2003, l’année de mon arrivée de Londres pour un DEA en linguistique berbère. La lumière de la « ville lumière » – paraît-il – n’a aucune chance d’échapper à l’attention de qui fait son chemin en solitaire par l’entrée principale, celle de beaux quartiers. Mais (aussi) soudain, une lumière moins aveuglante m’a frappée plus fort: la blanchitude d’une ville européenne où tout en son sein paraît se demander: « où sont les descendants des colonisés et les nouveaux immigrés ? ». Pas question de croiser une avocate portant le foulard islamique au jardin de Luxembourg comme à Notting Hill, ou de trouver une psychiatre algérienne à l’Hôpital Sainte Anne. Quelqu’un avec qui se sentir accueillie, et moins étrangère, en demandant où se trouve (encore) la Tour Eiffel.

Je m’apercevais de plus en plus que j’avais acquis dans ces rues-là une allure iconoclaste par rapport à l’image de la ville. J’étais certainement en rupture de tabou. Est-ce que j’étais la seule femme voilée à Paris ? Ou bien cette ville se cachait-elle à mes yeux, et gardait-elle bien son secret : ses banlieues, comme une forteresse assiégée. Oui, en partie Paris se cachait à mes yeux, parce que le foulard que je portais me dépossédait de la ville, des ses rues brillantes ainsi que de l’accès à ses institutions. Je n’étais plus la personne inobservée qui travaillait à Londres dans les milieux les plus divers, ni l’étudiante qui pouvait se reconnaître dans l’Islam des nombreux enseignants issus des ex-colonies à la School of Oriental and African Studies (université de Londres). J’ai habité à Londres le quartier de King’s Cross, puis de Elephant and Castle, de Westminster, de Brixton et de Camden Town. Les quartiers londoniens se réinventent dans la conception de leur habitabilité à fur et à mesure de la demande de ses habitants. Ainsi King’s Cross comme tout l’East London affichait les couleurs de l’Afrique de l’Ouest et des Caraïbes dans les façades des maisons traditionnelles grâce aux jeunes architectes issus des ex-colonies. La présence dans les institutions publiques (bibliothèques, musées, hôpitaux, universités) des non-Blancs avait son corrélatif objectif dans ces rues parcourues par ces derniers, avec fierté. A Hyde Park dans le Speaker’s Corner il n’était pas surprenant de trouver des femmes musulmanes portant le foulard.

A Paris c’était le temps du mépris. Et du « j’en suis, j’y reste ». J’étais une musulmane visible, le préjugé ambiant m’assignait à la minorité arabe de France; et lorsqu’ on découvrait mes origines j’étais pour les Blancs la « traitre à sa propre race »…. Et ainsi, le temps de découvrir les limbes de l’entre-deux : ceux de la musulmane racisée non socialisée en racisée ; à côté de la souffrance, il y avait un étrange malaise éveillé par quelque chose qui ne pouvait pas se définir proprement par la conscience d’une condition, et qui était « le privilège blanc ».

A l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris la blanchitude de la ville prenait corps, les enseignants des langues et civilisations orientales étaient (et sont) en grande majorité des Blancs ; c’était la candeur des études (géographiquement mais non politiquement) ex-coloniales, l’arrogance d’une prétendue objectivité scientifique, une lumière tout particulièrement parisienne de savoirs non problématisés. « Nul n’est naturellement compétent dans sa langue maternelle » me répondait-on quand je mentionnais la domination coloniale toujours en place dans cette institution savante. L’indigène d’ailleurs, comme celui d’ici, devait se contenter d’être un objet d’étude dans son acte social du langage et non l’acteur qui construit son savoir. Les études historiquement blanches comme l’ethnologie et la linguistique étaient désormais à l’œuvre dans la machine infernale de la technocratie. Et je me demandais si l’indoeuropéen reconstruit n’avait pas fait plus de dégâts racistes que le darwinisme…

Gramsci a soutenu que dans les questions de langue la vraie question est celle de la légitimité des élites. Je voyais (je vivais) l’institution universitaire qui s’occupait des langues et civilisations d’autrui comme une gigantesque métaphore amorphe de Paris, et les métaphores arrivent toujours un peu en avance par rapport à la réalité : elles ont cette sorte de capacité de précéder ce qui — peut-être — n’est pas toujours supportable pour la psyché humaine. Ainsi la question de la légitimité d’une nouvelle élite qui aurait pu faire valoir ses diplômes aujourd’hui pour demain s’imposait sous le signe du signe…un foulard renommé voile. Et, comme quand on prend la métaphore pure pour la réalité, le « débat » dit aussi « sur le voile » fut d’une grande violence contre les sujets intéressés, les musulmanes : encore une fois objet d’étude déshumanisé (notamment dans la Commission Stasi).

En Islam la recherche du savoir est obligatoire, elle fait partie du jihad de l’âme et qui meurt en le recherchant meurt en martyr…ce sera la réussite scolaire visible, l’être-là d’une minorité opprimée que les jeunes filles portant le foulard islamique pouvait représenter, ce qui dérangera.

Je me disais « voilà à Paris il y a le ciel, ce qui manque à Londres »…. alors Paris je ne baisse pas les yeux devant ton arrogance. C’était en effet une assez claire journée celle où le mépris vis-à-vis de mes cheveux couverts n’avait rien à voir (ou presque) avec les connaissances sur l’Islam de qui me regardait en cachant mal ses grimaces. J’étais assignée aux catégories 1) femme arabe de France; ou 2) femme d’Arabe de France. Pas question d’être une touriste, les femmes musulmanes ne voyagent pas pour le plaisir… je m’étais forcement perdue dans un quartier trop beau pour mon sens de l’orientation. Mais ce que je ne devais surtout pas porter avec ostentation, c’était ce sourire satisfait de moi-même, étant donné que j’étais censée être la femme en détresse, « obligée moralement » à la pudeur de son propre malheur, qu’on s’attendait croiser. Les rues des beaux quartiers avaient quelque chose de très semblable aux musées parisiens. Un ordre qui, à une Italienne, peut paraitre obsessionnel. Et le même gout pour un passé bien évidemment édulcoré. Ces rues-là sont des institutions, autant de portes fermées.

 

Valeria ARGIOLAS

 

 

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