Mère voilée, parent d’élève modèle

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L’Obs du soir, lundi 1 juin 2015

Mère voilée, parent d’élève modèle

Hedrich, Pierre

A Montreuil, en Seine-Saint-Denis, Anissa F. a été nommée présidente des parents d’élèves du collège Politzer. Portrait de cette femme voilée qui représente les familles dans une école de la République.

En découvrant les attentats contre « Charlie Hebdo » à sa télévision, Anissa a immédiatement pensé : « Pourvu que ce ne soit pas des musulmans… » Puis, pendant trois jours, elle est restée cloîtrée chez elle, à Montreuil. Elle a dispensé ses trois fils d’aller à l’école. « Les pires jours de ma vie, dit-elle aujourd’hui. Aucune religion ne dit qu’il faut tuer. »

Depuis, la peur n’a pas quitté cette mère de famille de 37 ans. Elle se souvient de cette femme qui, dans le bus, a récemment traité la baby-sitter voilée qui accompagnait ses trois enfants de 7, 10 et 13 ans de « terroriste ». Elle dit sentir tous les jours les regards buter sur son voile.

Au Flunch du centre commercial de Val-de-Fontenay, où elle a donné rendez-vous, Anissa n’est pas venue seule. Elle ne s’en sent plus capable. Une amie l’a accompagnée, voilée elle aussi. Anissa n’est pourtant pas de nature craintive.

En octobre, quand il a fallu choisir une présidente, les huit représentantes des parents d’élèves du collège public Georges Politzer de Montreuil se sont d’instinct tournées vers elle. Anissa a d’abord décliné. Comme l’année précédente. Mais elle a fini par se laisser convaincre, devenant ainsi la première présidente des parents d’élèves à porter le voile dans cette école de la République.

Anissa est devenu présidente des parents d’élèves du collège Georges Politzer de Montreuil en octobre 2014.

A Montreuil, bastion du PCF depuis les années 1930, dont l’écologiste Dominique Voynet fut la seule maire non communiste (de 2008 à 2014), la question de l’accompagnement des sorties scolaires par des mères de familles voilées est moins explosive qu’ailleurs.

« Les mères voilées font le boulot »

Christophe, militant communiste, n’y voit rien de choquant. La règle doit, selon lui, tenir compte de la réalité du quartier. « Refuser des mères voilées, c’est les condamner. L’exclusion ne résout rien. » Isabelle, parent d’élève du collège, n’est pas troublée non plus.

C’est une question de personne. Le voile n’a rien à voir avec la manière de se comporter. Parmi les parents d’élèves, ce sont les mères voilées qui font le boulot. Si elles n’étaient pas là lors des sorties scolaires, il n’y aurait personne.

Le combat d’Anissa a commencé en 2010. A l’époque, le directeur de l’école primaire Paul Lafargue de Montreuil, où son fils est scolarisé, refuse qu’elle accompagne les sorties scolaires au motif qu’elle porte le voile. Ses enfants sont montrés du doigt quand ils ne sont pas traités de « sales musulmans ». Elle se sent humiliée. Et décide alors de s’engager. Son mari, qu’elle a épousé en 2001, la soutient. « Il voyait que ça me faisait souffrir. »

Elue déléguée des parents, elle enchaîne les réunions et prend la tête, avec le soutien des enseignants, de la mobilisation pour réclamer le remplacement des postes vacants. Lors des fêtes de l’école, d’autres mères se joignent à elle pour préparer cornes de gazelles et makrout aux amandes. Mais pour les sorties scolaires, rien n’y fait. Le directeur de l’école refuse toujours. Il choisit à sa place un père affilié à la FCPE « à l’haleine chargée d’alcool ». Anissa est écoeurée.

Anissa a décidé de s’impliquer en tant que parent d’élève après avoir été empêchée d’accompagner une sortie scolaire au motif qu’elle était voilée.

Elle, dont les parents ne savent ni lire ni écrire, a beaucoup appris dans les établissements publics de Montreuil, où elle a suivi toute sa scolarité. Mais pour la première fois, elle envisage d’inscrire ses enfants dans une école musulmane. Elle déménage finalement en 2011 dans un logement proposé par la mairie et obtient une dérogation afin que ses enfants intègrent l’école publique Daniel Renoult. Où elle pourra enfin accompagner les sorties.

Deux rendez-vous avec Manuel Valls

Mais quelques mois plus tard, le 27 mars 2012, une circulaire signée par Luc Chatel, ministre de l’Education de l’époque, permet « d’empêcher que les parents d’élèves ou tout autre intervenant manifestent, par leur tenue ou leurs propos, leurs convictions religieuses, politiques ou philosophiques lorsqu’ils accompagnent les élèves lors des sorties et voyages scolaires ». Dès lors, Anissa va militer pour le retrait de la circulaire Chatel.

Au titre de l’association Mamans toutes égales, elle décroche, au cours de l’année 2013, deux rendez-vous avec Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur… Mais les deux rencontres sont annulées. Alors, quand elle apprend que Christiane Taubira inaugurera la place Aimé-Césaire dans le centre-ville de Montreuil, Anissa saute sur l’occasion. Ce 27 juin 2013, munie de son carton d’invitation, la petite femme se faufile parmi les notables, s’approche de la ministre de la Justice et lui demande d’abroger la circulaire Chatel. En vain.

Il faudra attendre le mois d’octobre 2014 pour que la ministre de l’Education nationale, Najat Vallaud-Belkacem – s’appuyant sur un avis du Conseil d’Etat jugeant que les mères voilées ne sont pas soumises aux exigences de neutralité religieuse qui s’appliquent dans la fonction publique -, estime que leur présence lors des sorties scolaires doit être admise, sauf exception.

« L’école n’est pas une garderie ! »

L’engagement d’Anissa ne se résume toutefois pas à cette question. Depuis qu’elle s’est impliquée en tant que parent d’élèves, elle a été de toutes les manifestations. Pour le maintien des Réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (RASED) notamment. Et contre l’exclusion au sens large.

Lors de sa mobilisation contre le non remplacement d’enseignants, Anissa a notamment rencontré Razzy Hammadi, député socialiste de Seine-Saint-Denis. (Archives personnelles)

Ce matin de février 2013, elle reçoit un étrange texto. « A la rentrée prochaine, la théorie du genre sera au programme. L’intervention d’un membre du LGBT (Lesbienne, Gay, Bi et Trans) deviendra la règle. Il faut retirer les enfants de l’école un jour par mois. » Quand elle découvre les liens des instigateurs de ce mouvement avec l’extrême droite, il est déjà trop tard pour expliquer la supercherie à toutes les mamans voilées. Vingt absences seront signalées à l’école… Anissa, elle, n’a rien contre le mariage pour tous :

Je ne vais pas juger les homosexuels car je sais ce que c’est qu’être jugée et exclue.

Autre combat : en juin 2014, cela fait plusieurs semaines que l’institutrice de CM2, malade, n’est pas remplacée. Anissa décide, avec d’autres parents, d’occuper l’école. Les enfants sortent des classes et envahissent la cour. Les enseignants laissent faire. Il fait beau. Entre les quatre arbres, on peint des banderoles : « L’école n’est pas une garderie ! »

Anissa passe des coups de fil. L’adjoint au maire communiste Patrice Bessac et le député socialiste Razzy Hammadi se déplacent. « Tant qu’on n’aura pas de remplacement, on restera. S’il faut, on campera. » L’inspecteur les reçoit deux jours plus tard. Le lendemain, une remplaçante est nommée. Ces dernières semaines, faute de volontaires, Anissa a assuré pas moins de six conseils de classe. Comme une parent d’élève modèle.

Pierre Hédrich

Le voile à l’école en quatre dates : – 15 mars 2004 : la loi sur la laïcité interdit le port de signes religieux ostentatoires aux agents du service public et aux élèves des écoles, collèges et lycées publics. – 27 mars 2012 : une circulaire de Luc Chatel, le ministre de l’Education, étend le devoir de « neutralité » aux parents encadrant les sorties scolaires. Elle permet aux chefs d’établissements d’interdire à des mères de familles voilées l’accompagnement de sorties scolaires. – 23 décembre 2013 : le Conseil d’Etat estime que les mères voilées, n’étant ni des « agents » ni des « collaborateurs » du service public, ne sont pas soumises aux « exigences de neutralité religieuse ». La plus haute juridiction administrative laisse la décision d’interdire l’accompagnement des sorties scolaires à l’appréciation des chefs d’établissements. – 21 octobre 2014 : Auditionné par l’Observatoire de la laïcité, Najat Vallaud-Belkacem, la ministre de l’Education, envoie un signal en faveur des mères voilées : « Dès lors que les mamans ne sont pas soumises à la neutralité religieuse, l’acceptation de leur présence aux sorties scolaires doit être la règle et le refus l’exception. »

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9 commentaires sur « Mère voilée, parent d’élève modèle »

  1. Merci d’avoir relayé ce texte, au moment où la « protection des enfants » est une des frayeurs dont se saisit la droite pour tenter de faire échec aux avancées des femmes et des groupes racisés.

  2. Porter le voile c’est afficher ses convictions religieuses, désormais on discute ferme sur le port de la jupe longue comme signe ostentatoire religieux … franchement je me demande ce qu’on attend pour tout simplement décréter qu’avoir une tête « d’arabe » est une signe ostentatoire religieux un point c’est tout ! Le courage de notre bêtise ?
    Une autre question me taraude également : c’est quoi un français de souche ? parce que franchement je me demande si ma souche est si tricolore que ça … certes je suis née à Agen mais d’un grand-père qui venait de Tunisie et d’une grand-mère qui venait de Lorraine (bon ce qui fait que son père était allemand …). De l’autre côté ma grand-mère est a priori française mais mon grand-père lui avait un père belge ! Si on rajoute à ça que le père de mes enfants est brésilien … vous admettrez que ma souche ascendante et descendante peut poser question ! On est bien d’accord ce qui pose le plus question dans tout cet imbroglio génétique c’est bien le côté tunisien … les allemands ne sont plus des boches, les belges ont inventé les frites (ça rapproche !), quant aux brésiliens ils nous font rêver (enfin surtout les brésiliennes !). Alors quoi ? ma souche est française ou pas ? Je suis une immigrée de la combien de génération ? Au final ai-je envie de l’être ? parce que franchement ça commence à être compliqué d’être du pays des Droits de l’Homme, enfin homme ou peut-être bien ôm ?

  3. A reblogué ceci sur Simon Acciariet a ajouté:
    Encore une jolie petite étude de cas qui indique qu’on peut être musulmane ET voilée ET parfaitement “normale”…

    La question: combien en faudra-t-il, de telles études, pour qu’on s’en convainque définitivement et qu’on cesse pour de bon de s’inquiéter de morceaux de tissus épinglés sur des têtes et, désormais, de jupes dépassant le genou?

  4. Premier commentaire (je sens qu’il va y en avoir d’autres) :
    « Elle a dispensé ses trois fils d’aller à l’école. » heu… pourquoi exactement ?? Ce ne choque personne ?

    1. « Heu…pourquoi exactement ? » écrivez-vous avec une insouciance remarquable (peut-être venez-vous seulement d’arriver dans ce pays). Ca ne me choque pas, ça ne me surprend pas non plus hélas. A sa place j’aurais fait la même chose pour trois raisons possibles, ou les trois:
      1) pour que mes fils ne se fassent pas traiter de « sales musulmans »,
      2) ou de « terroristes »,
      3)pour qu’ils n’aient pas à répéter « je suis charlie » derrière leur instituteur sous peine d’être envoyés au commissariat (oui, c’est arrivé, àune nefant de 8 ans).

  5. Madame Christine Delphy.

    Comprenez ce ton sérieux car c’est la première fois que je m’adresse à vous, alors que je vous lis depuis des années. Je suis un peu intimidée derrière mon clavier. Je vous remercie pour votre immense travail et votre ardeur. Je vous remercie d’être pour moi un modèle de rigueur et de cohérence entre les paroles et les actes. Je vous remercie car grâce à vos livres mes réflexions ont grandies et j’ai pu me voir et voir la société à travers les lunettes du féminisme radical matérialiste que je ne peux plus quitter aujourd’hui, quelque soit la douleur que je ressens parfois (je pense à l’assassinat de notre sœur noire Sandra Bland au Texas dont on parle en ce moment, je pense à toutes les femmes dévoilées de forcent par la police française ou sommée de s’expliquer par le.la quidam, je pense à moi et au sexisme que j’ai intériorisé et qui me ronge, etc). Je vous écris pour vous dire que je vous soutiens dans ce moment où tant de féministes vous accablent; elles marquent une séparation entre vos précédents travaux et 2003 alors que j’y vois une continuité de la lutte féministe et de l’inclusion de toutes les femmes. Je suis déçue et apeurée de ce bloc de haine montante en France, malheureusement y compris chez des féministes par ailleurs intéressantes. Je suis d’accord avec vous: la laïcité n’est pas la seule voie, le colonialisme pèse encore sur les pensées et les actes des français.e.s et surtout, aucune femme de bonne volonté, riche de son humanité et de sa révolte face à l’injustice du genre, ne peut être écartée de la lutte à laquelle elle a le courage de participer. Le voile cache bien quelque chose: la pensée unique et supérieure française. Merci encore car sans vous lire je me serais sûrement faite avoir par toute la propagande dont nous sommes inondé.e.s.

    Le fait que ma mère ait vécu enfant dans différents pays d’Afrique suivant ses parents gratte-papiers dans les ambassades françaises, qu’elle y ait réfléchi et m’en ait parlé, m’a déjà permise de remettre en cause la colonisation qui n’est vraiment pas loin. Grâce à ses souvenirs, j’ai eu une première vision du décalage, du double standard de la société française et du racisme de mes grands-parents. Grâce aussi à mon enfance en HLM dans des citées métissées. La lecture à nourrit et ouvert mon esprit, grâce à la bibliothèque notamment et aujourd’hui je suis scandalisé que Mein Kampf soit disponible dans les bibliothèques, si petites soient-elles, car je reconnais beaucoup de valeur à ce qui est lu. Heureusement que certains écrits apportent de la lumière! Sans vos prises de positions, qui pourra dire plus tard que certaines ont résistées ! Encore merci.
    C’était juste un mot de gratitude et de soutien de la part d’une sœur à son ainée.

    Ludivine, 27 ans, blanche, classe moyenne inférieure, agnostique, de culture catholique, bisexuelle et féministe radicale matérialiste et anti-raciste.

    1. Merci de votre commentaire, qui tranche avec les critiques, parfois insultes, que j’ai reçues après la publication de mon article dans « The Guardian ». Je dois préciser que ce jouranl a coupé plus de la moitié du texte que je lui avais envoyé, et mis le titre qu’il voulait.Je reviens sur un point important de votre commentaire.Vous évoquez la laïcité. Mais il est clair que pour vous la laïcité signifie l’athéisme. Et c’est en effet l’interprétation couramment faite, et dénoncée par de nomreuses personnes, dont moi. Cette interprétation est vivement critqué par Jean Baubérot, sociologue de …la laïcité dans son ouvrage, La laïcité falsifiée. En effet le laïcité, définie en France par la loi de 1905 ne signifie nullement absence de religions, ou interdiction de leur visibilité. Tout au contraire, elle garantit la liberté de conscience et la liberté d’expression de toutes les opinions, politiques, religieuses, esthétiques,etc. Et elle met sur un pied d’égalité toutes les croyances, retirant ainsi à l’Eglise catholique son privilège historique. Il est important d’utilser « laïcité » dans son vrai sens, et non comme une arme contre les religions, d’autant plus qu’en réalité, une seule est visée.

  6. Mon père est instituteur à la retraite, preux défenseur de la laïcité , qui a enseigné notamment auprès d’enfants d’origine maghrébine, de culte musulman, en banlieue parisienne. Lecteur du Canard Enchaîné, humaniste de gauche, athée bouffeur de curés, jetant toutes les religions dans le même sac, il brandit la séparation de l’église et de l’état à tout va. Mais quand j’invoque le combat d’Anissa présidente des parents d’élèves d’un collège français, que vous rapportez dans votre blog, mon père arrive avec « si tu laisses cette femme s’afficher avec son voile, alors tu laisseras aussi un type se ramener avec sa croix gammée?! ». argument massue auquel je réplique maigrement que le port du voile ne témoigne en aucune sorte d’un appel à la haine, contrairement au port d’une croix gammée. mais après? j’aimerais « assouplir » sa vision des choses. surtout quand arrive de sa part un vaseux « il y a une montée du religieux » (remarque liée à ce que je venais de lui raconter: une plainte de parents bruxellois musulmans qui ont demandé à ce que les repas de leurs enfants, pendant les plaines de jeux d’été, soient certifiés hallal).
    Je découvre vote précieux commentaire « la laïcité, définie en France par la loi de 1905 ne signifie nullement absence de religions, ou interdiction de leur visibilité. Tout au contraire, elle garantit la liberté de conscience et la liberté d’expression de toutes les opinions, politiques, religieuses, esthétiques,etc. Et elle met sur un pied d’égalité toutes les croyances, retirant ainsi à l’Église catholique son privilège historique. » Pourtant mon père revendique que par souci de « neutralité », ni enseignants ni élèves ne doivent afficher de signe de culte, qu’en est-il? sans doute à Noël lui offrirai-je l’ouvrage de Jean Baubérot, mais c’est bien votre éclairage auquel je fais appel!

    Je vous remercie par avance du temps que vous voudrez bien m’accorder,

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