Qui a peur du communautarisme ?

Qui a peur du communautarisme ? Genèse et usages sociaux d’une rhétorique de la menace.

Sylvie Tissot

 

 

« Rien n’est plus subversif de l’ordre républicain que le communautarisme, dont le voile est l’étendard. » Jean-Claude Guibal, Député UMP[1]

 

« Le voile islamique à l’école ne constitue, cela va de soi, que le totem du communautarisme. Il implique directement la revendication d’une identité religieuse qui n’a pas sa place à l’école publique, voire – cela dépend des ressorts véritables des jeunes filles concernées – une volonté de différenciation, incompatible à coup sûr avec les principes jumeaux de la laïcité et de l’intégration. » Alain Duhamel, éditorialiste[2]

Au soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2012, Jean-François Copé a dénoncé le « droit de vote des étrangers », promis par le candidat socialiste, comme un « droit de vote communautariste ». Quelques semaines auparavant, le ministre de l’Intérieur avait explicité ce lien entre droit de vote et communautarisme en invoquant les risques de voir, en cas d’élection d’étrangers dans les conseils municipaux, des écoles servir de la viande halal aux enfants. L’un des principaux tracts de Nicolas Sarkozy reprenait d’ailleurs la thématique :

 

« Une France forte c’est une France qui dit non au communautarisme :

– avec Nicolas Sarkozy nous refusons le droit de voter et d’être élu pour les étrangers extra-communautaires proposé par François Hollande

– Donner le droit de vote aux étrangers c’est prendre le risque de soumettre les maires à des pressions communautaires : créneaux horaires pour les femmes dans les piscines municipales, personnel voilé dans les crèches. »

 

Quiconque découvrirait, hors-contexte, ces citations, n’y comprendrait assurément rien. Le paradoxe est en effet complet : pour lutter contre un fléau dont le nom est « communautarisme », dont on peut supposer à bon droit qu’il s’agit d’un repli excessif et dangereux sur sa « communauté », voire une exclusion des « extra-communautaires », on nous dit qu’il faut exclure des « extra-communautaires » de la citoyenneté ! Quant au rapport avec la mixité des piscines ou les repas de cantine, il ne va pas de soi.

C’est cette confusion qu’il s’agit ici de démêler, en resituant le contexte et la genèse socio-historique du discours anti-communautariste et examinant son usage pour décrire la situation des « banlieues » françaises. Se dégagent ainsi les opérations rhétoriques, idéologiques, politiques à l’œuvre dans ces discours, et qui font que, loin d’y voir de la confusion, chacun comprend assez clairement, entre les lignes, ce qui se dit dans ce genre de propositions.

 

Un discours de stigmatisation

 

Mais qu’est-ce, d’abord, que le communautarisme ? Un premier fait marquant a déjà été souligné par de nombreux auteurs[3] : personne ne se dit communautariste. Le communautariste, c’est toujours l’autre. Nous avons affaire à une catégorie polémique, visant à disqualifier un adversaire. Comme l’a relevé Fabrice Dhume, sur un important corpus de productions journalistiques et politiques :

 

« La sémantique ne laisse pas de doute : l’idée de “communautarisme” repose sur une lecture réactionnelle, qui dénonce inlassablement le « risque », la « dérive », la « menace ». (…) Les discours font du “communautarisme” l’incarnation de « l’éclatement », de la « fragmentation », ou encore de la « fissure ». (…) “Communautarisme” est le réceptacle d’une liste sans fin de qualités morales négatives : une sorte d’asocialité découlant de tous les penchants pervers (« tentation », « intrusion », « perversion », « grignotage », « sabotage ») dont la Vertu républicaine, au contraire, protégerait. C’est l’antithèse du « Progrès » (« rétrograde », « passéiste », « repli »). C’est l’incarnation du Mal lui-même, dans sa version morale et religieuse, mais aussi médicale : « plaie » « cancer », « abcès », « gangrène ». Cette « menace sur la cohérence de la nation civique à la française » – « pression » et « oppression » – est organisée par des « activistes », des « prosélytes qui tentent de déstabiliser l’un des fondements de la République et le cœur de notre démocratie : l’école ». Face à « l’ordre républicain », les « communautaristes » « s’opposent », « réclament », « revendiquent », « profitent », « contestent », « provoquent » « perturbent ». »

 

Cette « perturbation » s’enracine, toujours selon le discours anti-communautariste dominant, dans un attachement trop intense ou trop exclusif à une « communauté », c’est-à-dire à une appartenance dite « primaire », en générale culturelle, nationale, régionale, ou plus souvent raciale ou religieuse – mais on parle aussi du communautarisme homosexuel.

La manifestation concrète de ce « communautarisme » est de deux ordres : de l’ordre du repli voire de la sécession (la complaisance dans un « entre soi » exclusif, le refus de la « mixité »), ou de l’ordre de la conflictualité et de la revendication (la demande de droits ou de passe-droits spécifiques, adaptés à un particularisme). Ces éléments de définition, nous allons le voir, ne sont pas sans poser des problèmes.

Mais auparavant, soulignons un autre fait remarquable : la très grande jeunesse du concept même de communautarisme. Inexistant il y a vingt ans, apparu pour la première fois dans un dictionnaire en 1997, le mot est aujourd’hui sur toutes les lèvres. C’est en 2005, au lendemain d’une année dominée par la polémique sur « le voile à l’école », puis par un débat public sur « l’oeuvre positive » de la tutelle coloniale, que le mot s’impose dans le débat public. Comme le souligne Fabrice Dhume, « son occurrence comme mot-clé sur le moteur de recherche Internet Google est passée de 91 100 au 3 mai 2005, à 634 000 au 30 mars 2006, et 1 030 000 au 3 mai 2007 » :

 

« Si l’on prend par exemple les informations diffusées par l’Agence France Presse depuis 1983, on observe que la fréquence de dépêches comprenant des mots formés sur la racine communautar varie de façon quasi linéaire, mais avec deux fortes ruptures. Ce vocabulaire est quasiment absent du discours journalistique jusqu’en 1994, puisque jusqu’à cette date, seules 2 dépêches par an, en moyenne, comprennent au moins l’un des termes “communautarisme/ste”, “communautarisation”, ou “communautarien(ne)”. À partir de 1995, et jusqu’en 2001 compris, on passe brusquement à une moyenne de 30 dépêches annuelles. Puis, sur la période 2002-2005, la moyenne est de 218 dépêches par an (…) Entre 1994 et 1995, leur fréquence est multipliée par 15 ; puis entre 2001 et 2002, la moyenne annuelle est encore multipliée par 7 ».[4]

 

Tout laisse donc penser que, loin de refléter des évolutions notables au sein de la société française, qu’elles soient d’ordre politique, social ou territorial, l’irruption du mot « communautarisme » en dit davantage sur la manière dont les débats publics se sont structurés en France dans les années 2000 sur les questions de l’immigration, du passé colonial ou de l’islam. Pourtant, avant de dégager les fondements idéologiques de son usage, revenons sur les populations pour lesquelles le mot semble le plus utilisé : les populations habitant en « banlieues ».

 

Un repli communautaire en banlieue : quels critères ?

 

Un moment-clé de l’imposition de la rhétorique du « communautarisme » est un rapport publié en juillet 2004 par les Renseignements généraux, abondamment médiatisé. Ce rapport, rédigé à partir d’une enquête sur les « quartiers sensibles surveillés », conclut à la montée en puissance d’un phénomène de « repli communautaire »[5]. Ce repli est évalué à partir de huit critères, sur lesquels nous reviendrons : un nombre important de familles d’origine immigrée, « pratiquant parfois la polygamie » ; un « tissu associatif communautaire » ; la « présence de commerces ethniques » ; la « multiplication des lieux de culte musulman » ; le port « d’habits orientaux et religieux » ; les graffitis « antisémites et anti-occidentaux » ; l’existence, au sein des écoles, de classes regroupant des primo-arrivants, ne parlant pas français ; la « difficulté à maintenir une présence de Français d’origine ».

Ce qui frappe, c’est d’abord la manière dont on se focalise sur des comportements, et des mentalités, jugées mauvaises, en lieu et place de toute compréhension des logiques sociales qui sont à l’œuvre. On peut légitimement s’étonner, par exemple, de l’importance accordée à des questions comme les habitudes alimentaires (« ethnique » ou pas, halal ou pas) ou vestimentaires (« laïques » ou pas), qui paraissent dérisoires face à la persistance du chômage et de la précarité : rappelons simplement que, en 2010, le taux de chômage dans les dites Zones urbaines sensibles, a pro­gressé de 2,3 points par rapport à 2009 pour atteindre 20,9 %[6]. De fait, le souci du « repli » exclut de sa focale les phénomènes qui, pourtant, frappent de plein fouet les territoires considérés comme « hors de la République », comme la crise économique et le creusement des inégalités sociales.

En d’autres termes, s’il import de pointer le renforcement de la ségrégation socio-économique et sans doute raciale, la désigner sous le label du « communautarisme » occulte les phénomènes qui en sont responsables. Ainsi, le rapport des RG de 2003 évoque la concentration des « familles d’origine immigrée », mais sans jamais expliquer ce qu’elle doit aux politiques de logement : d’abord l’exclusion des immigrés du logement social pendant des décennies, ensuite une politique avant tout axée sur l’accession des classes moyennes à la propriété (qui délaissent alors les grands ensembles), et enfin le désengagement de l’Etat dans la construction et la réhabilitation du logement social[7].

Interpréter le nombre de classes d’école regroupant des primo-arrivants comme un phénomène problématique, qui est imputable au « repli » des concernés, c’est une autre manière de passer sous silence les origines politiques de la concentration spatiale des populations immigrées dans les quartiers périphériques. L’insuffisante adaptation du système scolaire aux vagues successives de la massification est par ailleurs tue, au profit d’une focalisation sur l’effet déstabilisateur des élèves étrangers.

Dès 2004 dans ce rapport des Renseignements généraux, et de façon croissante depuis, la question de l’islam est centrale. Au début de l’année 2011, les débats se sont focalisés sur les « prières de rue », fréquemment dénoncées comme une entreprise délibérée d’occupation de l’espace public par des fanatiques, bref : comme une « offensive communautariste ». La même année, les résultats d’un rapport publié sur l’islam dans les banlieues ont été interprétés de façon alarmiste comme une montée du communautarisme : « Banlieues, Islam : l’enquête qui dérange », tirait le journal Le Monde le 4 octobre 2011[8].

Mais de quoi parle-t-on réellement ? La présence de lieux de culte musulman ne peut être considérée comme un critère raisonnable, tout d’abord parce que la proportion des lieux de culte par pratiquant est dix fois moins élevée pour les musulmans que pour les chrétiens. La présence de croyants dans la rue est précisément le résultat de la difficulté qu’ils rencontrent pour ouvrir des salles de prières. Surtout, de même que le mot « islamisme » est utilisé pour désigner des mouvements politiques et sociaux du monde musulman en insistant sur leur hostilité à l’égard de « l’Occident » et à la « modernité »[9], le mot « communautarisme » contribue à jeter la suspicion sur tout rapport à la religion (port du voile, religiosité, fréquentation des mosquées et de leurs réseaux sociaux). Or rien ne permet de dire qu’une pratique religieuse ou une religion exprime, en soi, une hostilité par rapport au reste de la société et une intolérance par rapport aux autres croyants. Gilles Kepel, un des auteurs du rapport, souligne d’ailleurs que le recours à l’islam doit aussi se comprendre comme une tentative, face à la stigmatisation, de reconstituer une image positive de soi-même. Quant à une autre enquête portant sur un thème similaire et insistant davantage sur le sentiment de discriminations vécus par les musulmans, il est symptomatique qu’elle ait été totalement passée sous silence par la presse, voire vivement critiquée[10].

Loin d’en proposer une évaluation objectif, le discours anti-communautariste tend ainsi à réduire tout phénomène de repli ou d’entre-soi, parmi les groupes minoritaires, à une manifestation, socialement inexplicable et moralement inacceptable, de fermeture, d’asocialité, voire de racisme ! Or ces phénomènes peuvent tout simplement être analysés comme des manières de s’adapter ou de résister face à une situation difficile ou un déni de droit.

C’est par exemple le cas des réseaux associatifs ou le développement des petits commerces dans lesquels on peut voir des pratiques de solidarité, ou tout simplement des lieux de rencontre et de convivialité. Plutôt que d’en faire, comme le rapport des Renseignements généraux de 2004, l’un des indices funestes du repli communautaire, on pourrait même y voir autant d’espaces qui permettent de lutter contre la délinquance et contre le « sentiment d’insécurité », concrètement et sans doute plus efficacement que les dispositifs les plus répressifs. C’est en somme une inversion des causes et des effet qui s’opère : le repli est appréhendé comme étant non pas une conséquence, l’effet d’une cause qui serait l’expérience de la stigmatisation, de la discrimination et de la relégation spatiale, mais une cause, sinon la cause, de tous les problèmes.

Ce mauvais procès n’est en réalité pas nouveau. Le même genre de reproche fut fait aux Juifs dès le début du vingtième siècle, au nom déjà du vivre-ensemble, de la mixité et de « l’universalisme », ce qui amena Sartre à y consacrer de belles pages dans ses Réflexions sur la question juive. À l’accusation de repli communautaire qui est faite aux Juifs, Sartre oppose une réfutation implacable, qui s’applique exactement de la même manière aux groupes aujourd’hui visés par la rhétorique et l’idéologie anti-communautariste – notamment les musulmans. Si ce repli existe bel et bien, explique Sartre, ses causes sociales font de lui un phénomène qui n’a rien de spécifiquement « communautaire », mais qui est au contraire un phénomène absolument universel, le repli stratégique, le réflexe de survie naturel, normal, légitime, de toute personne subissant une violence et voulant s’en préserver. Ensuite, poursuit Sartre, ce phénomène objectivement universel de repli sur un entre-soi par fuite d’un macrocosme social hostile possède également une dimension universelle, et même universaliste, sur le plan subjectif : ce que cherchent, trouvent et apprécient les Juifs dans les moments d’entre-soi qu’ils sont amenés à cultiver, c’est, nous dit Sartre, non pas le plaisir d’être Juifs parmi les Juifs, mais au contraire le plaisir d’être enfin homme parmi les hommes, sans que leur soit renvoyée leur identité juive. L’entre soi, explique Sartre, permet d’échapper aux assignations identitaires hétéronomes, violentes, permanentes, que renvoie une société raciste. Rester entre Juifs, c’est avoir l’assurance de ne pas être perçu comme « un juif » mais comme un individu à la fois singulier et semblable. C’est aussi goûter au plaisir de pouvoir enfin se laisser aller à « être soi-même », sans être obsédé par l’hyper-réflexivité à laquelle les racisés sont condamnés (« comment, en tant que Juif, vais-je être perçu si je fais ceci ? », « et si je fais cela, ne va-t-on pas dire que c’est parce que je suis juif ? »)…

Il en va évidemment de même aujourd’hui, qu’il s’agisse de l’entre-soi gay, lesbien, trans, dans des bars, des espaces festifs et/ou militants, de l’entre-soi banlieusard, de l’entre-soi racial ou de l’entre-soi musulman – comme ça l’est de l’entre soi féminin, celui des groupes féministes comme celui des « soirées entre copines »… ou des horaires non-mixtes dans les piscines !

 

Un discours policier

 

Ce qui frappe ensuite, c’est la dimension policière de la politique anti-communautariste. Non pas seulement au sens où l’on confie aux Renseignements généraux le soin de diagnostiquer l’étendue du mal, mais au sens plus large où Jacques Rancière définit la police : une gestion de l’ordre social visant à exclure toute politique, c’est-à-dire tout dissensus, toute discorde, toute conflictualité et toute visibilité des « sans-part » que sont les ouvriers, les immigrés, les minorités…[11] Le paradoxe doit être souligné : la « communauté » est parée de toutes les vertus quand elle est nationale, et elle appelle un amour, un dévouement, une allégeance impérieuse et exclusive (un « bon communautarisme », national), tandis qu’elle devient suspecte dès qu’elle est régionale, sociale, sexuelle, religieuse, ou plus précisément dès que, sous ces différentes modalités, elle est minoritaire. Tel est le constat, aussi peu contestable qu’embarrassant politiquement, que fait Louis-Georges Tin :

 

« Malgré la vigilance de tous ceux qui sont hostiles aux communautarismes, et ils sont nombreux, trois communautés fondamentales échappent à leur critique : celles qui sont liées au travail, à la famille et à la patrie (…) Le monde du travail suscite des communautés tout à fait légitimes, qu’il s’agisse des syndicats, des corporations, des comités d’entreprises, ou simplement des soirées entre collègues, qui sont souvent le lieu où se forment les réseaux d’alliance amicale ou conjugale. La famille est elle aussi une communauté, elle est même la première dans la carrière de l’individu et du citoyen, et elle est aussi extrêmement déterminante dans l’acquisition du capital social, économique et culturel des agents sociaux quels qu’ils soient. La patrie enfin, elle aussi forme bien ce qu’il est convenu d’appeler une communauté nationale, et il est évident qu’elle contribue largement à la détermination des destinées individuelles (…) Toutes les critiques portées contre les communautés en général pourraient s’appliquer tout autant, sinon plus, à ces trois-là. (…) Elles sont en fait le point de vue, et donc le point aveugle de toute vision, et notamment de toute vision anti-communautaire. »[12]

 

Le communautarisme minoritaire est en somme perçu comme une facteur de discorde et de division de la communauté globale, telle qu’on la rêve : organique, harmonieuse, hiérarchisée et soudée comme une entreprise (Travail) ou comme un clan (Famille), autour d’un référent national (Patrie) – donc sans politique. C’est ce que révèle aussi une autre hantise, qui accompagne souvent la hantise du communautarisme : celle du « prosélytisme ». Une société où le prosélytisme est en soi diabolisé, c’est-à-dire où personne ne doit chercher à convaincre l’autre de se ranger à son avis, c’est tout simplement une société où l’ont ne discute plus, où n’existe plus de liberté d’expression, d’espace public, de vie politique, de vie démocratique.

Ici s’enracine un autre paradoxe à l’œuvre autour de la notion de communautarisme : le même mot sert alternativement, parfois au sein d’un même discours, à qualifier (et disqualifier) tantôt un « prosélytisme », une « offensive » et des « revendications » (outrancières, déraisonnables, inacceptables), tantôt des phénomènes de « repli » (régressifs, égoïstes, voire « racistes ») – alors qu’il est assez simple de comprendre qu’un repli peut difficilement être offensif, prosélyte ou revendicatif… Mais le paradoxe ultime est ailleurs encore : que ce soit en 1999 pendant le débat autour du PACS, du mariage gay et de l’homoparentalité[13], ou ces dernières années à propos des immigrés, enfants d’immigrés, musulmans et non-blancs, c’est toujours au moment où des citoyen-ne-s discriminé-e-s et relégué-e-s (banlieusard-e-s, racisé-e-s, femmes, homosexuel-le-s, lycéennes et étudiantes voilées…) s’unissent pour revendiquer les mêmes droits (le droit au mariage et à la parentalité pour les homosexuels, l’accès à l’école publique pour les élèves musulmanes voilées), lorsqu’ils demandent à être traités comme les autres, au moment où ils et elles demandent à rejoindre les autres dans des territoires, des univers sociaux ou des modes de vie qui leur sont interdits (les centre-ville, les lieux de loisir, le travail qualifié, le mariage et la parentalité, l’école publique, le monde associatif et politique, les postes de pouvoir), qu’on les accuse de se particulariser, de se replier sur eux-mêmes et de diviser la société française en réclamant des « droits particuliers ».

La figure de l’adolescente ou de la femme voilée est à cet égard paradigmatique. Sans doute constitue-t-elle, avec le musulman barbu demandant de la viande halal, l’image emblématique de ce qu’on appelle aujourd’hui « communautarisme ». La loi du 15 mars 2004, votée au nom de la lutte contre le communautarisme[14], a eu pour principal effet d’exclure de l’école publique des jeunes filles qui voulaient y rester. Le communautarisme aurait justement consisté, en l’occurrence, à demander un enseignement particulier dans des écoles particulières : les élèves voilées demandaient justement à recevoir, avec tout le monde, le même enseignement que tout le monde.

Plus radicale encore, mais pas rare, loin de là, est la position qui consiste à dire que le voile étant par nature communautariste, il risque de « communautariser » par contagion toute la société française : on en conclut alors qu’il faut exclure les femmes voilées de tous les espaces où elles peuvent rencontrer d’autres femmes et d’autres hommes – qu’il s’agisse des sorties scolaires, du monde professionnel, du monde associatif ou de la sphère politique. Là encore, c’est au nom de l’anti-communautarisme qu’on trace des frontières, qu’on bâtit des murs, qu’on sépare les populations… et qu’on renvoie finalement chacun et chacune dans sa communauté !

Cette dimension policière du discours anti-communautariste se révèle aussi dans le rapport des Renseignements généraux de 2004. Ses critères prêteraient en effet à rire s’ils ne révélaient, derrière la volonté affichée de repérer les situations les plus dramatiques, la force de l’idéologie assimilationniste en France : le maintien, chez les immigrés et leurs descendants, de toute référence au pays « d’origine » est une fois de plus considéré comme un déficit d’intégration. Cette idéologie ne donne pas seulement une image tronquée et normative des mécanismes d’intégration : elle traduit aussi une profonde obsession à l’encontre des manifestations visibles, en France, de la présence d’une importante population issue de l’immigration post-coloniale. Cette obsession n’est jamais dite comme telle, mais elle transparaît dans la focalisation sur les commerces et les vêtements « ethniques », comme dans la hantise du regroupement spatial induit par la construction des quartiers d’habitat social. On retrouve ainsi logiquement, parmi les huit critères des Renseignements Généraux, la proportion de familles immigrées.

On pourrait imaginer que le critère de la « concentration » reflète le souci de l’accompagnement social, et donc de la présence des services publics requis par la présence de populations à faibles revenus. La préoccupation principale n’est pourtant pas là : cela apparaît très clairement dans la solution qui est, a contrario, trouvée dans le maintien d’une « présence de Français d’origine ». Cette dernière catégorie, d’ailleurs profondément raciale, révèle une inquiétude profonde quant à la possible disparition d’une identité « française » et « blanche », qui ne saurait être garantie que par la présence d’une certaine proportion de population « de souche ».

Enfin, à travers le thème de la concentration dans l’espace s’exprime une vision profondément moralisatrice des classes populaires, considérées comme sous-civilisées, qui ne peuvent être pleinement civilisées que par effet de contagion, grâce à la proximité de classes moyennes incarnant le « bon modèle » à suivre.

 

Ethnocentrisme majoritaire

 

L’une des caractéristiques les plus remarquables du discours anti-communautariste, c’est enfin la tranquillité avec laquelle il fonctionne suivant un double standard. C’est en effet notable : les méfaits « communautaristes » qui sont reprochés aux groupes minoritaires, lorsqu’ils ne sont pas fantasmés ou démesurément grossis, sont souvent des faits qui n’ont en eux même rien de répréhensible, et en tout cas rien de spécifique aux groupes en question. L’existence d’une préférence pour l’entre-soi, par exemple, quelle que soit son étendue réelle parmi les jeunes banlieusards, immigrés, musulmans et autres « communautaristes », fait difficilement oublier l’entre soi bourgeois, blanc et masculin qui structure le monde des « décideurs » économiques et politiques. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont par exemple souligné à quel point la haute bourgeoisie était structurée et organisée autour d’un souci de préserver un entre-soi territorial, social, conjugal, qui correspond en tout point à ce qui se dénonce quotidiennement sous le nom de « communautarisme »[15].

Un autre exemple de ce double standard est la candeur avec laquelle le rapport des Renseignements Généraux propose comme critères de « repli communautaire » le port de vêtements ou la présence de commerces « ethniques ». En quoi porter un habit de telle ou telle couleur, un couvre-chef de telle ou telle longueur est-il un facteur d’aggravation pour les quartiers populaires ? S’ils marquent une absence d’intégration, quels sont les habits qui sont signes, eux, d’intégration ? Un costume trois pièces, un tailleur ? Quant aux commerces dits ethniques, s’inquiète-t-on, autant que des boucheries halal et autres épiceries « arabes » ou « orientales », de la concentration des crêperies à Montparnasse, ou de la vente de fallafels dans le Marais ?

Droit de vote des étrangers, viande halal dans les cantines, soutien présumé de « 700 mosquées » au candidat François Hollande : ce sont les problématiques les plus hétéroclites qui ont été placées sous la rubrique générale de « communautarisme » par la campagne de Nicolas Sarkozy. Un fil les relie pourtant, qui saute assez vite aux yeux : de près ou de loin, d’une manière ou d’une autre, ce sont toujours des étrangers ou des immigrés, plus souvent encore des musulmans, qui sont visés. Fabrice Dhume le souligne :

 

« Une recherche sur le contenu des articles dans Le Monde montre que les deux inflexions successives de la courbe correspondent à des moments marqués par la question du statut de l’islam, dans des contextes dominés par l’image du « terrorisme » (…) Même si le concept sera étendu à d’autres groupes et d’autres situations, l’imposition de cette notion traduit le report d’un sentiment de menace terroriste sur les populations « immigrées », en particulier qualifiées de « maghrébines » ou de « musulmanes ». Cette notion correspond donc à un basculement de sens : on déplace la figure de l’ennemi de l’extérieur vers l’intérieur, en justifiant un soupçon préventif sur des « communautés » présumées que l’histoire nationale, et notamment coloniale, a déjà constituées en danger potentiel. »[16]

 

Les fondements idéologiques du discours anti-communautariste n’enlèvent rien à l’intérêt de travailler sur les « communautés » et les « groupes communautaires », sur leur émergence et éventuellement leur renforcement, à condition bien-sûr de définir précisément ce dont on parle. Reste que, comme d’autres mots en France (notamment « insécurité » ou « repentance ») ou dans des pays voisins (le « multiculturalisme » au Royaume Uni ou en Allemagne, le « relativisme culturel » en Italie[17]), le mot « communautarisme » est devenu ce que Pierre Tevanian appelle une « métaphore du racisme respectable »[18] : un moyen de désigner, sans avoir à le nommer, un groupe racialisé, le plus souvent les Arabes, les Noirs et/ou les Musulmans.

 

[1] Discussion du projet de loi relatif à l’application du principe de laïcité dans les écoles, collèges et lycées publics (n°s 1378, 1381).

[2], Libération, 26 novembre 2003.

[3] Voir notamment Fabrice Dhume-Sonzogni, Liberté, égalité, communauté : l’État français contre le communautarisme, Paris, Homnisphères, 2007 ; Laurent Lévy, Le spectre du communautarisme, Paris, Amsterdam, 2005 ; Philippe Mangeot, « Communautarisme », in Louis-George Tin (dir), Dictionnaire de l’homophobie, Paris, Presses Universitaires de France, 2002 ; Louis-Georges Tin, « Etes-vous communautariste ? Réflexions sur la rhétorique « anti-communautaire », publié sur le site Les mots sont importants en mai 2005, [URL : http://lmsi.net/Etes-vous-communautaristes].

[4] Fabrice Dhume, op. cit.

[5] Voir Le Monde du 5 juillet 2004. Et l’analyse de ce rapport dans Sylvie Tissot et Pierre Tevanian, « Le repli communautaire, un concept policier », Les mots sont importants. 2000-2010, Paris, Libertalia, 2010.

[6] Observatoire national des zones urbaines sensibles, Rapport 2011.

[7] Sylvie Tissot, L’Etat et les quartiers. Genèse d’une catégorie d’action publique, Paris, Seuil, 2007.

[8] Gilles Kepel, Leyla Arslan, Sarah Zouheir et alii, « Banlieue de la République », Institut Montaigne, 2011.

[9] Voir la mise au point de François Burgat, « Le mot islamisme ne veut plus dire grand chose », Rue 89, 17 décembre 2011.

[10] Voir la comparaison entre le traitement médiatique du livre de François Lorcerie, Vincent Gesser et alii, « Les marseillais musulmans », Open society foundation, « At home in Europe project », 2011 et le rapport de Gilles Kepel, et alii,. Fabrice Dhume, « L’islam tel qu’on veut le voir. Retour sur une manipulation politique et médiatique », Le Porte-Voix, n° 6, décembre 2011.

[11] Jacques Rancière, La mésentente, Paris, Galilée, 1995.

[12] Louis-Georges Tin, op. cit.

[13] Ph. Mangeot, op. cit. et aussi Christine Delphy, « L’humanitarisme républicain contre les mouvements homo », in Classer, dominer. Qui sont les « autres » ?, Paris, La Fabrique, 2008.

[14] Pierre Tevanian, Le voile médiatique, Paris, Raisons d’Agir, 2005.

[15] Michel Pinçon et Monique Pinçon Charlot, Dans les beaux quartiers, Paris, Seuil, 1989 et Les ghettos du gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces, Paris, Seuil, 2007.

[16] F. Dhume, op. cit.

[17] Cf. Alana Lentin et Gavan Titley, The crisis of multiculturalisme. Racism in a neoliberal age, London, ZedBooks, 2011 ; Annamaria Rivera, « Le relativisme culturel. Concept scientifique et arme idéologique », sur le Site les mots sont importants, juillet 2005 [URL : http://lmsi.net/Le-relativisme-culturel].

[18] Pierre Tevanian, La république du mépris, Paris, La découverte, 2007

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