Entretien avec Rebecca Mott, femme sortie de la prostitution

Nous sommes honorées que la militante Rebecca Mott, survivante de l’industrie du sexe, ait été membre de Nordic Model Now ! depuis ses tout débuts. Sa perspicacité et sa sagesse nous ont souvent aidées à garder le cap. Elle nous parle ici de son activité de blogueuse, des activistes de l’industrie du sexe, de ce que signifie pour elle le fait d’être abolitionniste, et de conseils aux autres femmes qui veulent parler ouvertement de leur vécu dans le commerce du sexe.

Je crois savoir que vous avez été l’une des premières femmes, peut-être la première, au Royaume-Uni à tenir un blog sur vos expériences dans la prostitution. Vous avez publié votre premier blog en janvier 2008. Pouvez-vous me dire comment c’est arrivé ?

J’ai commencé tenir mon blog en janvier 2008. Je l’ai commencé plusieurs mois après les meurtres de femmes prostituées à Ipswich. J’ai été attristée par les stéréotypes qui étaient et sont encore courants à propos des femmes prostituées. J’ai également été poussée à agir, car mon traumatisme affectait presque tout ce qui m’entourait.

Je voulais explorer ce traumatisme, et cela m’a mis sur la voie pour devenir une abolitionniste, et pas seulement une réformatrice.

Votre blog a connu un succès incroyable, attirant des lectrices et lecteurs du monde entier et faisant clairement évoluer les mentalités. Qu’est-ce que vous avez trouvé de plus efficace dans cette démarche ?

La meilleure chose du blog est qu’il est international et instantané, bien que cela puisse aussi être un inconvénient terrible. Dans mon cas, j’ai noué des amitiés et des contacts avec de nombreuses femmes, ce qui m’a renforcée, en particulier lorsque se manifestaient ma haine de moi-même ou mon sentiment de l’absence d’un avenir positif.

Je trouve que je dis et j’écris à des femmes sorties de l’industrie des choses qui se démarquent des fadaises que l’on énonce à propos des femmes prostituées. Nous parlons du silence et de nos traumatismes – j’appelle cela parler à partir du centre de nos vies, sans avoir à constamment s’expliquer ou à s’occuper des autres. J’ai l’impression d’avoir trouvé une famille.

J’ai tendance à écrire en pensant avant tout aux femmes sorties du milieu. Cela signifie que je me soucie profondément de leur opinion sur mon travail. Je trouve que cela me permet d’être plus franche dans mes écrits, car je n’écris pas pour mettre les autres à l’abri des réalités d’une femme sortie de l’industrie et des conditions du commerce du sexe.

Je crois que pour en venir à un réel changement, nous devons dire la vérité au pouvoir. Pour parvenir à une destruction du commerce du sexe, nous devons parler de la violence et de la haine masculines qui en sont le fondement, plutôt qu’une bavure exceptionnelle.

Quelle a été la plus pénible de vos expériences ?

La pire chose dans le domaine des blogs est la haine et le travail constants de dénigrement venus du lobby de la prostitution. Dès qu’une femme sortie de la prostitution acquiert une voie publique et populaire, ce lobby l’attaque violemment.

Ces personnes ont tendance à utiliser toutes formes de violence mentale pour faire taire nos multiples voix. La principale tactique du lobby de la prostitution consiste à présenter les femmes sorties du milieu comme trop mentalement endommagées pour comprendre leur propre réalité. Ironiquement, elles affirment également que l’industrie du sexe cause des dommages psychologiques à celles qui osent en sortir et s’exprimer au grand jour.

Qu’avez-vous appris sur la façon de faire face aux attaques de ceux et celles qui profitent du commerce du sexe et qui veulent le voir prospérer ?

J’ai beaucoup appris sur les tactiques du lobby de la prostitution et de ses allié-e-s. J’ai appris que beaucoup d’entre elleux n’ont aucune empathie ou très peu d’empathie pour les souffrances des femmes sorties de l’industrie commerce du sexe – qu’iels nous considèrent comme des sous-hommes. Cela s’explique par le fait que la plupart des lobbies du travail du sexe ont la mentalité de profiteurs du commerce du sexe et défendent essentiellement les intérêts des prostitueurs. Beaucoup d’entre eux peuvent être des profiteurs du commerce du sexe et/ou des prostitueurs.

De ce point de vue, les prostituées et celles qui ont pu sortir de l’industrie ne sont pas considérées comme des êtres humains, mais comme des biens sexuels à consommer ou à vendre. Nous ne sommes pas censées être suffisamment vivantes ou en bonne santé pour dire nos vérités – le commerce du sexe prospère grâce à la destruction des prostituées, de sorte qu’aucun étranger au milieu ne peut entendre parler des tortures, des décès et des viols en série qui sont monnaie courante dans ce monde.

Avez-vous déjà eu des contacts directs avec ces personnes ? Comment cela s’est-il passé ?

J’ai eu plusieurs expériences avec le lobby de l’industrie du sexe, qui m’ont permis d’expliquer comment iels peuvent déshumaniser les femmes qui sortent de la prostitution.

Lorsque j’ai demandé de l’aide pour retrouver mes souvenirs de ce que c’était que d’être prostituée, j’ai rencontré une organisation qui prétend représenter les prostituées. C’était horrible, car iels ont ignoré mon traumatisme grave, et m’ont juste intimidée avec de la propagande et ont refusé de croire que c’était réel.

Au lieu de cela, iels ont continué à dire que je n’aurais jamais été dans des situations violentes si j’avais été prostituée. Ils disaient que j’étais trop issu de la classe moyenne pour avoir été prostituée – en gros, que j’étais soit une menteuse, soit une fabulatrice.

Depuis lors, j’ai participé à plusieurs tournées de conférences où j’ai fait partie de panels avec des lobbyistes de l’industrie du sexe. Iels ont tendance à couper la parole aux femmes sorties du milieu, ce qui est généralement assez stupide car leurs hurlements les font passer pour des brutes.

Un autre endroit où j’ai constamment rencontré le lobby du travail du sexe est sur le réseau Twitter, bien que j’aie tendance à les bloquer, car il ne s’agit pas d’une conversation mais d’une autre tentative de violer mentalement mon espace.

Quels conseils donneriez-vous à d’autres femmes qui voudraient également parler elles aussi de leurs expériences dans l’industrie du sexe ?

Je pense que si vous choisissez de parler de vos expériences dans le commerce du sexe, vous devez construire un réseau d’amitiés avec d’autres femmes qui ont quitté le métier, et peut-être d’autres abolitionnistes.

C’est un environnement assez cruel ou tenter de dire nos vérités, quand le lobby de la prostitution domine l’arène publique.

Je vous conseille également de vous construire une vie où parler de vos expériences n’est qu’une partie de beaucoup d’autres intérêts ou façons d’être.

Je considère mon blog comme un travail. Il ne représente donc qu’une petite partie de ce que je suis. Il est essentiel de construire une vie autour d’intérêts qui vous donnent du plaisir et qui vous nourrissent intellectuellement.

Pour moi, ce sont la marche, l’observation des oiseaux, l’amour de la musique populaire, l’amour du cinéma et mon enthousiasme pour les événements sportifs.

Si vous le pouvez, essayez de ne pas laisser le passé dominer votre vie, car plus on s’éloigne de l’industrie du sexe, plus ce passé devient traumatisant. Je pense que la chose la plus importante quand on est une femme sortie du milieu, c’est de reconstruire notre vie, et de retrouver la joie dans notre vie. Nous sommes alors capables de nous exprimer, car nous avons notre force et un sens profond de l’orientation.

Vous êtes clairement avant tout une abolitionniste. Pouvez-vous me dire ce que cela signifie pour vous ?

Je viens d’une famille du côté de mon père qui a des racines américaines – ma grand-mère paternelle était de Denver. Ma famille américaine a participé au mouvement abolitionniste avant, pendant et après la guerre de Sécession, et pendant de nombreuses générations, elle s’est intéressée ou impliquée dans les droits civils et les droits de l’homme pour tous, en particulier les plus opprimés, comme les Amérindiens, les Afro-Américains et ceux qui ont fui le régime nazi en Europe.

On en a parlé quand j’étais très jeune, alors j’ai l’impression d’avoir toujours eu l’abolitionnisme dans le sang. À l’adolescence et à l’âge adulte, je me suis éduquée en lisant et en regardant des récits factuels et fictifs de survivants de formes d’oppression et de traumatismes intérieurs.

J’ai alors compris que sans les pleins droits de l’homme, sans la justice, sans le droit de dire la vérité, les traumatismes ne peuvent jamais être vaincus.

C’est la pierre angulaire qui me permet d’être abolitionniste et non une réformatrice. Je veux voir l’industrie du sexe être effacée de fond en comble.

Que pensez-vous du mouvement abolitionniste – au Royaume-Uni et dans le monde ? Quels sont ses points forts ? Qu’est-ce qui doit changer ?

J’ai le sentiment que l’on fait très peu pour l’abolition au Royaume-Uni, c’est surtout un mouvement réformiste ou trop souvent axé sur la réduction des préjudices. L’abolition est considérée comme une valeur étrangère et sans rapport avec le Royaume-Uni, d’autant plus que l’image donnée au grand public est que la prostitution au Royaume-Uni est contrôlable, alors pourquoi faire des vagues ?

L’abolitionnisme est attaqué comme étant de droite et religieux. C’est un moyen de réduire le mouvement au silence, car cela cache tout ce qui concerne les droits de la personne. Je ressens un défaut majeur dans le mouvement abolitionniste international, c’est que les voix les plus fortes alimentent souvent cette image stéréotypée, et donnent au lobby du travail du sexe une crédibilité injustifiée. La volonté abolitionniste a bien sûr des racines spirituelles, mais à l’époque moderne, elle est devenue révolutionnaire et radicale.

L’abolition est toujours ancrée dans la restitution de leurs droits de la personne et de leurs voix aux personnes réduites au silence et opprimées. Cela signifie qu’il faut s’attaquer à ceux qui sont au pouvoir – c’est donc toujours de l’anticapitalisme et de l’antipatriarcat. Les problèmes surviennent quand les voix des opprimées sont tenues pour une valeur symbolique faites pour être symboliques ou réduites au silence. Cela est courant dans les grands groupes abolitionnistes, souvent influents, où les femmes sorties du milieu sont utilisées et jetées, traitées comme des actrices sous-humaines et non comme des êtres humains à part entière. Les organisations abolitionnistes devraient être dirigées par des femmes qui ont quitté le mouvement, et nos voix devraient montrer les voies d’un changement radical.

J’ai cru comprendre que vous avez quitté Manchester pour le Devon il y a quelques années. Comment cela se passe-t-il pour vous ?

Aller vivre dans le Devon a été vraiment bien, surtout pour mon bien-être mental. J’ai déménagé pour être près de ma soeur, et cela a été incroyable de constater que je fais partie d’une famille aimante.

J’ai ralenti mon rythme de vie, et je suis devenue plus en mesure de faire face à mon traumatisme. Je trouve que ma pratique de conférencière a diminué, mais elle reprend son essor. Le problème, c’est que mon ordinateur est tombé en panne il y a quelques mois, alors j’ai dû le remettre en marche. Cela signifie que j’ai perdu mon blog ou que je ne sais plus comment écrire dessus. J’ai besoin d’aide pour redémarrer mon blog, car je me sens très déroutée sans lui. J’ai dû quitter Manchester car je perdais mon respect de moi-même et ma capacité à vivre. J’étais proche de la mort, et le Devon m’a fait revivre.

Rebecca blogue à l’adresse suivante : http://rebeccamott.net/

Suivez Rebecca sur Twitter : @Rebecca94868859

Version originale :

https://nordicmodelnow.org/2020/07/10/interview-with-rebecca-mott/

Traduit par TRADFEM avec l’accord de l’autrice. On trouve plusieurs autres testes de Rebecca Mott sur TRADFEM.

https://tradfem.wordpress.com/2020/07/11/entretien-avec-rebecca-mott-femme-sortie-de-la-prostitution/

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