Francine Sporenda : Vous avez dit dysphorie

La dysphorie de genre est-elle une identité ? Ou est-ce que ça ne serait pas plutôt (hormis les cas d’origine génétique) une réaction parfaitement normale et même saine face à l’artificialité et à l’arbitraire des critères qui définissent le genre ? Rappelons d’abord que le genre est l’ensemble des comportements jugés socialement appropriés pour chaque sexe. Si un homme ou une femme ne se reconnait pas dans les stéréotypes rigides et contraignants qui définissent l’identité masculine ou féminine dans sa culture, est-ce que le problème vient de lui/elle (une incapacité psychologique à se conformer à ces stéréotypes, aka « un cerveau de femme dans un corps d’homme », ou vice-versa) – ou de l’absurdité des stéréotypes eux-mêmes ?

Car ces stéréotypes sont généralement arbitraires et varient considérablement en fonction des cultures et des époques : rappelons par exemple que ce qui est considéré par la société occidentale actuelle comme « genré féminin » – avoir les cheveux longs, porter des talons hauts et du maquillage – était considéré en France au XVIIème comme parfaitement viril : les hommes de la noblesse, et parmi eux des guerriers fameux pour leurs exploits militaires, portaient des perruques longues, des talons hauts (de couleur rouge, d’où l’expression « talons rouges » désignant les aristocrates) et du maquillage. Dans la culture Masaï, les hommes sont vus comme le « beau sexe », ils portent plus d’ornements et de bijoux que les femmes et ils prennent grand soin de leurs longues chevelures, symbole de leur puissance virile, alors que les femmes ont la tête rasée. Et pourquoi le pantalon est-il genré masculin et la robe genrée féminin dans les pays occidentaux – alors que le sarouel était le costume traditionnel des femmes en Perse et en Afrique du Nord, et que dans ces mêmes régions, les hommes portaient de longues robes flottantes ? On pourrait multiplier de tels exemples.

Mais peu importe que ces stéréotypes soient illogiques et contradictoires : les identités de genre sont d’abord des instruments idéologiques dont la fonction principale est de réguler strictement l’organisation patriarcale de la hiérarchie des sexes. Et c’est le contenu conceptuel même de ces identités de genres qui construit l’inégalité homme-femme ; certains traits de caractère et conduites – (force, autorité, audace, compétitivité, prise de risques, intérêt pour le sport, les voitures,  etc.) – sont assignés aux hommes et associés à la domination, et d’autres – (faiblesse, passivité, soumission, désir de plaire, intérêt pour la mode, etc.) – sont censés caractériser le féminin et associés à la soumission : en tant qu’elles véhiculent une « valence différentielle des sexes », les définitions de genre sont en soi hiérarchisantes. Comme le dit la féministe radicale Sheila Jeffreys, « la masculinité est le comportement de la classe dominante des mâles et la féminité est le comportement de la classe subordonnée des femmes ».  

Et pour la lisibilité de cette hiérarchie, et pour éviter toute confusion risquant de la perturber, la catégorie de genre femme doit être aussi différenciée que possible de la catégorie homme. Les identités de genre sont ainsi définies de façon à majorer cette différenciation, quitte à aboutir à une prolifération de différences parfaitement absurdes : pourquoi est-il indispensable que de nombreux produits d’usage courant soient genrés roses ou bleus ? Il y a des dentifrices, kleenex, cotons-tiges, savons, tasses déclinés en « pour hommes » et « pour femmes », et même des piles électriques et des poubelles ! Donc au final, peu importe ce qui est caractérisé comme féminin ou masculin – qui peut permuter d’une catégorie à l’autre selon les cultures et les époques – l’important est qu’il y ait de la différence entre les deux, et que cette différence soit maximale.

Comme telles, les identités de genre sont des carcans qui réduisent à un schéma binaire artificiel socialement imposé la vaste diversité des options disponibles –dont le choix ne devrait être qu’une question de goûts et d’inclinations individuelles. Ne pas aimer le foot si on est un garçon, laisser pousser ses cheveux ou vouloir porter des robes, où est le problème ? Pourquoi devrait-il être nécessaire de changer de genre, voire de se mutiler, pour pouvoir le faire sans être montré du doigt ?

Avec des amies radfems, nous avons en commun de ne jamais avoir été attirées par ce qui est proposé aux femmes comme centres d’intérêt féminins : mode, beauté, mags féminins, romans Harlequin, enfants, couple etc. Et ados nous préférions vivre en pantalon et baskets, sans maquillage, grimper aux arbres – on nous appelait « garçons manqués » à l’époque. Si nous étions enfant actuellement, et vu notre peu d’intérêt pour les activités dites « féminines », on nous appellerait « dysphorique ». Il est fréquent qu’on soit dysphorique à l’adolescence – et c’est plutôt normal : on se retrouve dans un corps nouveau, alors qu’on n’a rien demandé, avec pour les filles des seins, des fesses qui attirent beaucoup trop les regards masculins, le harcèlement et les agressions, et ça peut être très perturbant. Et l’arrivée des règles, une corvée à gérer. Ce corps nouveau, on n’en a pas le mode d’emploi, et ça peut être mal vécu de devoir l’assumer. A la puberté, moi et mes amies n’ont aimé ni avoir des seins, ni avoir des règles, et nous avons détesté susciter les regards lubriques des hommes. Pour tout cela, et pour les limites à notre liberté que nos parents et la société nous imposaient parce que nous étions des filles, ça ne nous plaisait pas de « devenir femme » – et nous étions envieuses des garçons à qui tout était permis. Mais nous n’avions pas pour autant envie de « devenir garçon »: il y avait trop de choses que nous détestions chez les hommes – leur agressivité, leur grossièreté – pour avoir envie de devenir comme eux. Ce n’est pas parce que la définition patriarcale de la féminité n’intéresse pas certaines femmes qu’elles désirent l’échanger pour la définition patriarcale de la masculinité – ni que ce soit la solution à leur dysphorie. 

Parce qu’en plus d’être arbitraires et absurdes, ces identités de genre nous sont assignées de force, depuis la naissance, sans tenir compte de nos inclinations personnelles : comment s’étonner alors que de nombreuses personnes s’y sentent mal à l’aise et veuillent en changer ? Et si on les abolissait enfin, comme le veulent les féministes, il ne serait plus nécessaire de changer de genre pour pouvoir s’habiller avec les vêtements qui vous plaisent, pratiquer les activités qui vous branchent, et se libérer de ce mal-être,.En fait, en changeant de genre, on ne s’en libère pas : on remplace juste un carcan identitaire par un autre, il s’agit toujours de performer des stéréotypes sexistes. Et vouloir changer de genre implique nécessairement qu’on accepte l’existence du genre et des normes conventionnelles qui le définissent : le transgenderisme ne peut donc pas être considéré comme une démarche transgressive mais au contraire comme une recherche de conformité, et son erreur théorique fondamentale est de présenter comme la solution ce qui est le problème. 

Face au succès de cette mode du transgenderisme, et vu qu’elle repose sur la validation de ce schéma binaire et sur la fétichisation des stéréotypes  essentialistes qui le sous-tendent, on se pose des questions. Pourquoi tant d’hommes (et moins de femmes) qui disent ressentir cette impossibilité à s’identifier au genre qui leur est assigné choisissent-ils de se bourrer d’hormones et de se faire amputer chirurgicalement de certaines parties de leur corps plutôt que de se définir simplement comme « genderfluid » et « non-binaire » ? 

Ce qui se passe dans certains pays (comme l’Iran https://www.bbc.com/news/magazine-29832690) ou dans certaines communautés fondamentalistes où l’homophobie est une norme religieuse et culturelle apporte des éclairages intéressants sur cette question : toute fluidité identitaire, toute liberté revendiquée d’évoluer hors des schémas genrés socialement imposés y est stigmatisée – il ne doit y avoir que deux genres, et chacun.e doit impérativement s’enrégimenter dans l’un ou dans l’autre. Les gays, vus comme « efféminés », y sont fortement « incités » par la pression sociale à transitionner en femme, et les lesbiennes à intégrer la catégorie homme. Rien d’intermédiaire, aucune variation, combinaison ou troisième voie n’est acceptable : ordnung muss sein ! 

Un tel projet relève manifestement d’une volonté sociale et politique d’imposition d’un ordre rigoureusement genré : il est jugé inacceptable que des femmes et des hommes refusent de se laisser enfermer dans l’une de ces deux cases, s’écartent de la définition culturellement validée du masculin et du féminin et entendent bien puiser à leur gré et à la carte les éléments qui leur conviennent dans l’une ou l’autre de ces offres. Dans les pays occidentaux où il y a maintenant des pressions à transitionner exercées sur les « non-conformes » dès la puberté (en particulier par des parents affolés de voir leur petit garçon jouer avec des poupées), on peut se demander si ce n’est pas le même souci de restauration de l’ordre genré qui est à l’oeuvre. Cette injonction sociale à la conformité genrée faite aux dissident.es qui prétendent s’en affranchir, et en particulier aux homosexuel.les, s’apparente à une véritable police du genre dont l’objectif rejoint celui des thérapies de conversion encore imposées aux gays dans certains pays. C’est en soi une violence, et cela ne peut en aucun cas – et malgré l’aveuglement de certaines féministes « inclusives » – être considéré comme une cause féministe, ou même progressiste.

Francine Sporenda

https://sporenda.wordpress.com/2021/04/19/vous-avez-dit-dysphorie/

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