Francine Sporenda : Le mythe de la libido féminine faible

Dans un texte écrit par un allié du féminisme, depuis rallié aux thèses de la sociobiologie, je trouve cette perle de « science » phallocentrique : des psychologues voulant tester (en fait confirmer) les thèses sociobiologiques sur les différences libidinales entre hommes et femmes ont réalisé cette expérience sur un campus d’université aux Etats-Unis : ils ont embauché des personnes des deux sexes ayant un physique séduisant à qui ils ont donné pour mission d’aborder des inconnu.es de sexe opposé choisi.es au hasard, et après quelques phrases de drague style « je vous ai remarqué.e, je vous trouve très attirant.e », de leur proposer de coucher ensemble de but en blanc. D’après les résultats de l’étude, 75% des hommes auraient accepté, mais zéro femme. Conclusion des chercheurs : la libido masculine est beaucoup plus intense que celle des femmes (CFE, 496).

Stupéfiante tache aveugle du male gaze, incapacité masculine rédhibitoire à comprendre et intégrer le point de vue féminin, enfermement arrogant dans une conscience de dominant qui se pose en détentrice d’un savoir universel en ignorant le vécu de la moitié de l’humanité. Si aucune femme n’a accepté de suivre un inconnu dans sa chambre après une minute de conversation, ce n’est pas nécessairement parce que la libido féminine est anémique.

Ce n’est pas nécessairement non plus parce que, comme nous le répètent la doxa et les magazines féminins, les femmes ne peuvent avoir de relations sexuelles sans amour : dans cet axiome – une femme « bien » ne couche pas sans amour – les féministes averties discernent le classique double standard : avoir des relations sexuelles avec qui vous plait, sans engagement affectif, c’est bien pour les hommes, mais c’est inacceptable pour l’autre sexe, sauf à passer pour une putain. En réalité, l’impératif moral du « pas de sexe sans amour » imposé aux femmes vise à poser des conditions strictes à l’exercice de leur sexualité et renvoie à la volonté masculine de la contrôler.

Si les femmes acceptent rarement de coucher avec un inconnu rencontré dans l’espace public après avoir échangé trois phrases avec lui, c’est parce que les conséquences d’un tel rapport sexuel anonyme sont pour elles infiniment plus graves et dangereuses que pour les hommes. D’abord, pour tout rapport sexuel, quelle que soit la familiarité avec le partenaire et quel que soit le type de contraception, les risques de contracter une MST ou de tomber enceinte ne sont pas nuls. Mais dans le cas d’un rapport tel que proposé aux étudiantes de ce campus, le risque est infiniment plus élevé : comment faire confiance à un inconnu pour l’utilisation correcte d’un préservatif, comment être sûre qu’il ne fera pas un stealthing (enlever subrepticement le préservatif avant la pénétration, ce qui est légalement assimilé à un viol dans certains pays). Dans une communauté étudiante où tout se sait, ou les étudiants mâles se vantent entre potes de leurs hook ups (plans Q), où les filles qui ont des partenaires multiples sont cataloguées comme « frat slut » ou « ho » (ho, pour whore, putain), stigmatisées, harcelées, traitées comme open bar si elles passent pour « faciles», quelle femme choisirait de pourrir durablement sa réputation pour quelques minutes de sexe, probablement non-orgasmique, avec un goujat outrecuidant ?

Et quelle opinion peuvent avoir l’immense majorité des femmes d’un étranger qui vous aborde dans la rue et vous propose des rapports sexuels dans les deux minutes qui suivent : un serial baiseur, probablement porn-addict, possiblement porteur de MST, un maniaque qui pourra devenir violent quand on se retrouvera seule dans une chambre avec lui, peut-être un serial killer. A part les MST, les hommes ne courent aucun de ces risques s’ils acceptent ce genre de proposition. Face à un tel individu, la réaction normale des femmes sera l’exaspération, la méfiance et la peur. Les femmes n’ont pas nécessairement besoin de ressentir de l’amour pour accepter d’avoir des relations sexuelles avec un homme, ce dont elles ont besoin – a minima – c’est de ne pas avoir peur d’être agressées ou tuées.

Pour réaliser leur expérience, ces psychologues ont délibérément stressé et effrayé des dizaines d’étudiantes. Ce qu’ils ont fait porte un nom : ça s’appelle du harcèlement sexuel (et c’est maintenant puni par la loi). Et cette expérience ne prouve rien, sauf leur aveuglement phallocentré au fait que les femmes ressentent la drague lourde comme une agression. Qu’elles n’apprécient pas le harcèlement sexuel n’a absolument aucune pertinence pour déterminer si leur libido est faible ou forte.

Cette thèse d’une libido masculine plus exigeante que la libido féminine, qui est celle de la sociobiologie (et de Freud) (1), est aussi une notion d’opinion commune généralement acceptée dans les pays occidentaux – la contribution de la sociobiologie consistant fréquemment à apporter une caution scientifique aux préjugés d’opinion commune. Il est intéressant d’examiner pour quelles raisons « biologiques » la sociobiologie affirme cette inégalité libidinale entre les hommes et les femmes.

Si les femmes sont « timides » sexuellement (« coy » disait Darwin), si elles font preuve de plus de réserve face à des propositions d’accouplement, si « elles préfèrent la qualité à la quantité » (depuis quand avoir des rapports sexuels avec un seul homme garantit la qualité de ces rapports ?), si les hommes au contraire ont davantage de partenaires et auraient besoin d’en changer plus souvent, s’ils sont portés à rechercher les rapports sexuels « no strings attached » (sans engagement) et sans affect, ce serait parce que les objectifs reproductifs des mâles tels que résultant de pressions évolutionnistes seraient différents de ceux des femelles – et leur seraient même radicalement opposés.

Le succès reproductif d’un mâle se mesurerait au nombre de rejetons qu’il peut engendrer ; son intérêt biologique, vu qu’il produit des millions de spermatozoïdes qui lui permettent théoriquement d’engendrer un nombre illimité d’enfants, serait donc d’inséminer un nombre maximum de femelles et pour cela d’éliminer un nombre maximum de mâles de la compétition. La situation idéale par rapport à cet objectif reproductif étant le « harem » conquis par le « mâle alpha » qui garantirait à celui-ci l’accès permanent à un grand nombre de femelles, arrangement présentant aussi l’avantage de garantir que ces femelles ne copulent pas avec d’autres mâles et que leurs petits soient tous issus de lui.

Les femelles, elles, n’ont qu’un nombre limité d’ovules non renouvelables (400 pour les humaines), elles doivent donc en faire bon usage et ne pas les gaspiller avec le premier dragueur venu. Et leur investissement reproductif (ovulation, gestation, accouchement, lactation) est plus lourd que celui des mâles, qui se réduit à l’éjaculation (en fait, l’investissement des mâles dans nombre d’espèces est loin de se limiter à l’apport de spermatozoïdes). L’intérêt reproductif bien compris d’une femelle serait donc de se montrer exigeante sur le choix d’un mâle, qui devra être fort et en bonne santé pour lui assurer une progéniture génétiquement optimale ainsi qu’une protection qui lui permette d’élever tranquillement ses petits. D’où l’instinct monogame des femelles, tandis que les mâles seraient naturellement polygames.

On a même été jusqu’à souligner la similarité du comportement sexuel des hommes et des femmes avec celui des gamètes (cellules sexuelles) lors de la fécondation : à l’immobilité de l’ovule « Belle au bois dormant » correspondrait la passivité de la femme, tandis que la mobilité pénétrative du vaillant « chevalier » spermatozoïde évoquerait l’agressivité phallique du mâle. Problème : on sait maintenant que, loin d’être passif, l’ovocyte capte les spermatozoïdes (grâce à la protéine ZP3 présente à sa surface) et que la virile activité des spermatozoïdes consiste surtout à s’agiter en tous sens et à chercher à s’échapper de l’ovule (2). Plus généralement, selon les sociobiologistes, il y aurait une nature biologique inchangeable des hommes et des femmes, et c’est ce que démontrerait l’observation des sociétés animales, en particulier des grands singes, génétiquement nos plus proches parents, dont on retrouverait les principaux comportements dans les sociétés humaines.

Le problème avec ces thèses sociobiologiques, c’est que, si on peut admettre à la rigueur que leur description des rapports de sexe dans les sociétés humaines tombe parfois juste, elle est par contre largement erronée lorsqu’il s’agit des sociétés animales. Et pour cause : aussi longtemps que les éthologues observant les comportements animaux ont été exclusivement de sexe masculin, leurs observations ont souvent relevé de mécanismes projectifs aussi fortement anthropomorphiques que phallocentriques: ayant identifié une organisation semblable à celle de leurs sociétés dans le monde animal, ils ont en retour (comme le souligne la primatologue Sarah Blaffer Hrdy) utilisé la nature pour confirmer les prescriptions de leur société en matière de comportements humains (MN, 11) ; au mieux, ils ont pratiqué le tri sélectif pour ne retenir que les données qui confirmaient leurs thèses.

Incapables de concevoir des rapports sociaux qui ne soient pas fortement hiérarchisés – sur le modèle mâles dominants/femelles dominées, mâles alpha hyper-dominants – ils ont trouvé ce modèle chez presque tous les animaux qu’ils étudiaient, parce que c’était ce qu’ils cherchaient, la constatation de l’existence de telles structures hiérarchiques chez les mammifères débouchant généralement sur la justification de l’ordre social existant, en particulier de la domination masculine, au nom de leur « naturalité ». Comme le dit encore Sarah Blaffer Hrdy, « les sociobiologistes tentent de justifier les inégalités sociales avec les théories de Darwin » : selon eux, ces inégalités devraient être acceptées parce qu’elles favorisent l’amélioration de l’espèce (WTNE, 13). En fait, la pensée scientifique étant imprégnée de biais cognitifs masculins, les questionnements sur les différences biologiques relèvent rarement d’une démarche parfaitement neutre et sans a priori et sont généralement soulevés pour défendre des intérêts politiques (SAG, 12).

Quelques exemples de cette démarche projective :

– le harem

L’exemple le plus flagrant est sans doute le concept du « harem » des mâles alpha dont l’existence a été détectée chez les espèces de grands singes par des éthologues au 20ème siècle (l’expression « mâle alpha » a été créée par l’Allemand Rudolf Schenkel, qui étudiait le comportement des loups). Ce concept de harem n’est pas une description adéquate de la réalité des comportements des primates mâles et a plus à voir avec un fantasme orientaliste et colonialiste (les langoureuses odalisques attendant le bon plaisir de leur seigneur et maître). En fait, selon Sarah Blaffer Hrdy, il n’y a qu’une seule espèce de singe pour laquelle l’on puisse vraiment parler de harem : celle des babouins hamadryas (MN, 208).

Chez les chimpanzés d’Afrique de l’Ouest (comme chez les macaques et les gorilles), loin d’avoir l’exclusivité sexuelle des femelles, les mâles dominants sont massivement « cocufiés » par elles ; on s’est aperçu en faisant des tests génétiques que plus de la moitié des petits avaient pour géniteurs des mâles extérieurs au groupe (MN, 85). Ces géniteurs appartiennent à des groupes de mâles évoluant à la périphérie des groupes mixtes et les femelles « infidèles » s’esquivent de leur groupe pour les retrouver.

Il a été noté que l’existence, exceptionnelle, de harems est liée à des fortes densités de population sur un territoire où les groupes sont en compétition serrée pour se procurer de la nourriture donc en situation de stress (TLA, 44). Sarah Blaffer Hrdy a aussi souligné que la présence d’un ou de plusieurs mâles dans une troupe de primates n’impliquait pas que ceux-ci dominent les femelles au sens humain que les éthologues donnent à ce mot. Elle signale au contraire qu’on peut considérer que, dans certaines espèces, les femelles ont recours à un ou des mâles pour assurer leur protection contre les infanticides des mâles de troupes périphériques qui tuent les petits pour rendre les femelles allaitantes à nouveau fécondables, et les féconder : ces mâles dominants seraient en quelque sorte (pour rester dans l’anthropomorphisme) des « agents de sécurité » engagés par les femelles qui ne restent dans le groupe qu’autant qu’elles les souhaitent.

– le mâle alpha

Dans la vision sociobiologique, les groupes de primates sont fortement hiérarchisés, les mâles alpha dominent les autres mâles et les femelles, et les agressions entre mâles et des mâles sur les femelles sont fréquentes. David Pilbeam résume ainsi ce stéréotype : « il (le mâle alpha) est le plus agressif, il gagne presque tous les combats et insémine les femelles les plus désirables. Les femelles, elles, ne font pas grand’chose d’excitant, elles restent tranquillement à leur place et font des bébés, se chamaillent entre elles et soignent leur seigneurs… Quand la troupe se déplace, les mâles marchent en tête et à l’arrière-garde, et si la troupe est attaquée, ils protègent les femelles et les petits pour qu’elles puissent se réfugier dans les arbres ». (MAA, 114).

En réalité, la population mâle des troupes de babouins est instable et leur seul noyau stable est constitué par les femelles et leurs petits, « les hiérarchies y sont difficiles à discerner, si même elles existent », « les agressions y sont très peu fréquentes, les rencontres entre différentes troupes sont rares et amicales, et quand les troupes sont attaquées par un prédateur, les mâles sont les premiers à grimper dans les arbres ». Et ce sont les femelles qui décident quand et où la troupe se déplace (MAA, 114/115).

Mêmes observations pour les chimpanzés. Chez ceux de Gombe au Congo comme ceux des Mahalis Mountains en Tanzanie, les agressions sont rares : dans un groupe d’une trentaine de chimpanzés observés en Tanzanie, seulement 15 cas d’agressions physiques ont été observés en 28 mois (MAA, 98/99). Idem chez les gorilles, très paisibles et tolérants avec les membres de leur groupe comme avec des gorilles « étrangers » (MAA, 97).

La sociobiologie a assumé que les mâles dominants avaient accès sexuellement à un plus grand nombre de femelles que les non-dominants parce qu’ils ont pu triompher de leurs compétiteurs grâce à leurs meilleurs gènes. En fait, « le rang n’est pas nécessairement associé avec l’opportunité de copuler » (TLA, 122), les femelles « sollicitent les mâles de haut et bas rang » (TLA, 123) écrit Sarah Blaffer Hrdy. Qui précise que les mâles dominants copulent rarement (MN, 75), ce sont les jeunes mâles non-dominants qui ont le plus de « succès » avec les femelles (MOG, 40).

En fait, cette notion d’alpha male est largement un autre fantasme masculin projectif (le playboy qui a une collection de Rolexs et roule en Porsche Panamera). Dans les groupes de primates, la dominance est « relativement sans importance » (TLA, 8), et les fameux affrontements entre mâles relèvent plus de gesticulations en vue d’intimidation que de vraies agressions. Et dans les rares espèces où on peut véritablement parler de mâle dominant, cette dominance dure en moyenne 2 à 4 ans, après quoi ce mâle est remplacé par un nouveau venu, ces hiérarchies sont donc assez instables (TLA, 45). La primatologue souligne que la dominance des mâles chez les primates n’est qu’un « stéréotype » (WTNE, 17) et que, dans beaucoup d’espèces, les femelles « ont beaucoup plus de pouvoir que ce qui est traditionnellement reconnu » (WTNE, 17).

– la dominance, caractéristique exclusive des mâles

Dans les groupes mixtes de primates, il y a une hiérarchie de femelles dominantes. Ces femelles dominantes ont une position plus stable, donc un impact plus durable sur le groupe que les mâles dominants dont la dominance est de courte durée (WTNE, 17) et qui sont transients. Dans plusieurs espèces de singes, mâles et femelles vivent sur un territoire hérité de la mère (WTNE, 17), le rang de la mère dans le groupe détermine celui de ses petits, les jeunes mâles restent avec leur mère jusqu’à l’âge de 10 ans, et les jeunes femelles toute leur vie. Les grand-mères aident les jeunes mères et font du « babysitting » pour elles et le plus vieux membre d’une troupe est souvent une femelle, qui connait (et transmet aux autres femelles) les informations qu’elle possède sur les points d’eau, où trouver de la nourriture etc. Dans certaines espèces (marmousets), il y a même davantage d’affrontements entre femelles qu’entre mâles. Chez les lémurs, les mâles paradent mais ce sont les femelles qui dominent les mâles (WTNE, 63)

– l’agressivité, caractéristique exclusive des mâles

Autre projection anthropomorphique : la notion que l’agressivité serait le propre des mâles. Blaffer Hrdy, qui a passé des années à observer diverses espèces de primates, en particulier les singes langurs dans leur habitat d’Abu, a noté que, lorsque différentes troupes de langurs se rencontrent, les femelles (sauf celles ayant des petits en bas âge) ont un comportement aussi offensif que défensif (TLA, 106), en particulier les jeunes femelles. Ces femelles peuvent tuer les mâles qui tentent d’envahir le groupe (TLA, 220) et, si les confrontations entre groupes sont habituellement initiées par les mâles qui se lancent bruyamment à la poursuite les uns des autres (TLA, 109), les affrontements au contact sont rares entre eux ; par contre, les femelles poursuivent moins mais attaquent davantage (frappent, mordent et agrippent) (TLA, 109). L’éthologue parle à ce sujet de « male bravado » (fanfaronnade mâle) (TLA, 111).

– mâles sexuellement agressifs et polygames, femelles passives, timides et monogames.

Dans cette conception, l’agressivité et la promiscuité sexuelle des mâles, leur besoin de variété sexuelle étaient censés procéder d’un impératif évolutionniste : inséminer le plus grand nombre possible de femelle (WTNE, 13). C’était la conception qui a prévalu jusque vers les années 70, remarque Sarah Blaffer Hrdy (MN, 35) qui ajoute : « à la fin du 20ème siècle, on s’est aperçu que les femelles étaient tout sauf passives et timides » (MN, 42).

En effet, chez les chimpanzés, macaques, babouins, langurs, bonobos, etc., ce sont les femelles qui sollicitent sexuellement les mâles en présentant les protubérances roses de leur arrière-train qui signalent qu’elles sont en chaleur : « les mâles ne copulent jamais à moins d’être sollicités par une femelle » (MN, 33). La primatologue Jane Goodall décrit le comportement d’une femelle chimpanzé de Gombe, Fifi qui, mécontente de voir qu’un mâle ne répondait pas à ses avances, a saisi son pénis et s’est mis à le manipuler, ce qui a éveillé l’intérêt du mâle (TAW, 12). Et les femelles, loin d’être passives, rodent dans le territoire du groupe et au-delà, à la recherche de mâles avec qui copuler (MN, 35), qu’il s’agisse de mâles de leur troupe ou d’« étrangers ». L’arrivée dans le groupe de nouveaux mâles peut déclencher l’estrus (chaleurs) chez les femelles, et leur intérêt sexuel pour les nouveaux venus est tel qu’elles copulent avec eux même si elles sont enceintes (TLA, 51). Et elles collectionnent frénétiquement les partenaires : chez les chimpanzés d’Afrique de l’Ouest cités plus haut, les femelles en estrus copulent « en moyenne plus de 100 fois avec plus d’une douzaine de mâles différents » (MN, 85) ; même promiscuité sexuelle des femelles chez les macaques, les babouins, les langurs et les bonobos, etc. Sarah Blaffer Hrdy le souligne : sauf chez les orangs outangs, espèce où les mâles vivent à l’écart des femelles et les côtoient peu sauf pour copuler, il n’y a pas de viol chez les primates, ce sont généralement les femelles qui décident « quand, avec qui et combien de fois » elles ont des rapports sexuels (WTNE, 18), ce sont elles qui prennent l’initiative de la reproduction (WTNE, 24). Jugées selon les standards humains, ces femelles primates qui, dans des nombreuses espèces, ont un clitoris et éprouvent des orgasmes (WTNE, 168), seraient qualifiées de « nymphomanes » (WTNE, 144) ou de couguars. Il est paradoxal de constater que les femelles humaines sont loin de bénéficier de la liberté sexuelle dont jouissent leurs consoeurs primates.

Les sociobiologistes ont assumé que la promiscuité sexuelle n’était un avantage évolutionniste que pour les mâles (WTNE, 11). Or, comme on l’a vu plus haut, chez de nombreuses espèces, les mâles tuent et même dévorent les petits des femelles avec qui ils n’ont pas copulé. La polygamie est donc un impératif évolutionniste pour elles, et leur intérêt reproductif est de copuler avec le plus grand nombre possible de mâles pour protéger leurs petits. Dans les espèces monogames (comme les titis, les gibbons etc.), généralement des espèces isomorphes, les mâles sont impliqués dans l’élevage des jeunes et ce sont les femelles qui « trompent » les mâles, pas l’inverse (NM, 213) (environ 1/5ème des espèces de singes sont monogames).

– la sexualité des primates et des humains est déterminée par un but reproductif inconscient

Dans l’approche sociobiologique, les comportements sexuels des animaux sont vus comme déterminés par des stratégies sexuelles instinctives, donc inconscientes, visant à maximiser le succès reproductif individuel ou collectif. Or on constate que le niveau d’activité sexuelle des primates dépasse de beaucoup ce qui serait nécessaire à la simple reproduction : les orangs mâles copulent avec des femelles qui ne sont pas en estrus, les femelles langur sollicitent les mâles et copulent avec eux même quand elles sont enceintes, etc. (WTNE, 147). Contrairement à ce qu’affirme la sociobiologie, la copulation, chez les primates comme chez les humains, n’a donc pas toujours un but reproductif.

La dimension non-reproductive est évidemment encore plus présente dans la sexualité humaine : si l’hypothèse des sociobiologistes est que celle-ci est déterminée par des stratégies inconscientes favorisant le succès reproductif, on constate au contraire que les stratégies sexuelles humaines conscientes visent la plupart du temps à maximiser l’échec reproductif : chez les humain.es, quel est le pourcentage de rapports sexuels ayant délibérément pour objectif la procréation par rapport à ceux ayant pour objectif de l’éviter à tout prix ? Si nous étions totalement dominés par nos buts reproductifs inconscients, nous ne dépenserions pas des milliards en préservatifs, pilules et moyens contraceptifs divers.

La sexualité, même chez les primates, et beaucoup plus chez les humains, est investie d’une dimension hédonistique et récréative essentielle ; elle est aussi un moyen de créer du lien social, d’apaiser les conflits, d’évacuer le stress (c’est clairement le cas chez les bonobos) : loin d’être une « loi naturelle », la réduction de l’activité sexuelle à une finalité purement reproductive par la sociobiologie signale surtout le caractère foncièrement conservateur et sexiste de ces théories. D’ailleurs, quelle est la définition du « succès reproductif » pour un primate (ou un humain) : cela consiste-t-il à inséminer un nombre maximal de femelles, passant de l’une à l’autre et abandonnant les petits sans protection contre les attaques d’autres mâles ou de femelles rivales, ou au contraire d’opter pour la monogamie et de rester avec la femelle fécondée pour augmenter les chances de survie des jeunes ?

Plus généralement, le réductionnisme biologique extrême de la sociobiologie pose problème au niveau de son principe même : les comportements humains ne seraient que des extrapolations de comportements animaux instinctifs. En fait, dans la sociobiologie, ce sont les comportements animaux qui sont des extrapolations des comportements humains : quand Darwin (la sociobiologie dérive des théories darwiniennes) décrit les femelles animales comme timides et passives sexuellement, il projette sur elles ses conceptions très victoriennes de la féminité (MOG, 50) : la démarche sociobiologique  est essentiellement projective et anthropomorphique.

Et même s’il y a une impulsion biologique à l’origine de nos comportements, la façon dont le biologique s’exprime dans ces comportements est informée par la culture dans laquelle nous vivons : le génotype (le génome, le patrimoine héréditaire d’un individu) ne peut se manifester indépendamment du phénotype (les caractères observables d’un individu résultant du génotype et des modifications apportées par le milieu). Les humains ont un accès spécifique au langage et à l’ordre symbolique et ce n’est qu’à travers ce filtre culturel que le biologique peut s’exprimer dans leurs comportements. Comme le rappelle Jane Goodall, « plus le cerveau d’un animal est complexe, plus grand est le rôle joué par les apprentissages dans la formation de ses comportements » (TAW, 11), l’impact de cet acquis éducatif (par opposition à l’inné génétique) étant évidemment maximal chez les humains. D’où la grande variété des expressions de la sexualité selon les cultures, les classes sociales et les époques.

La thèse patriarcale de la femme peu sexuée est un bon exemple de cette variabilité culturelle de la façon de penser la sexualité, car cette conception présentée comme d’évidence, universelle et éternelle, est récente : non seulement elle ne commence à apparaître qu’au 18ème siècle, pour devenir d’opinion commune au 19ème siècle et persister jusqu’à nos jours, mais en Europe, pendant des siècles, c’est le point de vue contraire qui a prévalu : pendant tout le Moyen-Age jusqu’aux chasses aux sorcières, la femme perfide, émanation du Mal, a été le thème d’une foule d’écrits misogynes qui s’accordaient à affirmer son extrême lubricité. L’historien Pierre Darmon, dans les livres qu’il a consacrés à cette nombreuse littérature misogyne (Odon de Cluny, Yves de Chartres, Jacques de Vitry, le moine Bernard de Morles, Thierry Lingon, Jacques Olivier, Sprenger et Kramer, les auteurs du « Maleus Malificarum », la bible des inquisiteurs, le manuel d’instructions pour les chasses aux sorcières qui font rage en Europe du 15ème au 17ème siècle, etc.) souligne que la femme y fait l’objet d’une « diabolisation massive » (FDFC, 43), motivée par la sexualité dévorante qu’on lui attribue : « il est hors de controverse que la femme ne soit plus lascive et plus insatiable de l’impure volupté que l’homme, et par conséquent moins judicieuse » (FDFC, 43). On note que, si c’est l’homme qui, de nos jours, est reconnu comme doté d’une sexualité irrépressible, il n’est pas considéré moins judicieux pour autant. Les auteurs misogynes observent avec un vif intérêt, et sans doute une jalousie inavouée, que les orgasmes de la femme sont plus longs et plus intenses que ceux des hommes et qu’elle peut en avoir un nombre quasi-illimité. L’idée n’est pas nouvelle : dans la mythologie grecque, le devin Tirésias, métamorphosé en femme pendant 7 ans, avait révélé que « si le plaisir de l’acte sexuel était divisé en dix parts, la femme en prendrait neuf alors que l’homme n’en prendrait qu’une ».

Et ces auteurs, pour étayer leurs affirmations, se basent sur de solides références classiques : Messaline, la femme de l’empereur Claudius, surnommée la « putain impériale », rodait la nuit dans les rues de Rome et se prostituait au premier venu dans les bordels pour assouvir ses désirs : « lassata sed non satiata » (lasse mais inassouvie), écrit Juvénal. Même réputation de nymphomanie attribuée à Cléopâtre dite « meriochane » par les historiens de l’Antiquité car elle aurait, selon eux, couché avec plus de mille hommes ; idem pour Sempronia, l’impudente maîtresse de César qui faisait plus d’avances aux hommes que les hommes ne lui en faisaient, pour Agrippine la Jeune, sœur de Caligula et mère de Néron, qui aurait collectionné les amants etc. (BHOM, 13-15) : quand on veut discréditer une femme détenant un pouvoir politique, on l’accuse toujours d’inconduite sexuelle.

Ces écrivains misogynes fantasment sur le « vagin vorace » des femmes (BHOM, 15) et sont formels : « leurs appétits sont les mêmes, qu’elles soient de la noblesse ou du peuple, leur luxure est la même » (BHOM, 15). Bien sûr, les textes religieux et les hommes d’église jouent un rôle de tout premier plan dans cette démonisation du sexe féminin : « toute sorcellerie vient de la luxure charnelle qui, chez les femmes, est insatiable » affirment les dominicains Sprenger et Kramer dans leur « Maleus Maleficarum » (BHOM, 29). La femme est la tentatrice lubrique qui fait succomber l’homme au péché de chair, qui l’éloigne de Dieu et cause sa damnation : c’est un « animal concupiscent » consumé par une sexualité incontrôlable qui a partie liée avec le diable.

Puis, vers le 18ème siècle, le discours s’inverse, la stratégie change : la diabolisation cède la place à la sanctification, également déshumanisante et visant le même objectif de suppression de la sexualité féminine ; aux yeux des membres masculins de la bourgeoisie en pleine ascension, la femme doit désormais les seconder dans l’expansion de leurs affaires et la réussite sociale de leur famille : collaboratrice zélée qui assiste son mari dans son négoce, mère vertueuse qui s’occupera elle-même de ses enfants avec un dévouement illimité, tels sont les nouveaux rôles qui lui sont assignés (les enfants, au grand scandale de Rousseau, étaient jusque-là laissés aux soins souvent négligents d’une nourrice). Diaboliser les femmes en les accusant de lubricité extrême, comme le faisait l’église, ne cadre pas avec ces nouveaux objectifs de bonne gestion bourgeoise, les hommes comprennent que la stigmatisation de l’hypersexualité féminine est une stratégie archaïque qui ne correspond plus à leurs intérêts, ils abandonnent le bâton pour la carotte et vont désormais jouer la carte de l’hypo-sexualité : supprimer la sexualité féminine non en la fustigeant et en la réprimant mais en incitant les femmes à s’investir totalement dans le couple et dans une maternité socialement valorisée : « encenser ou accabler pour contrôler » commente Pierre Darmon (MFAF, 54). Pour le socialiste Proudhon « la femme vraiment forte et divine est celle en qui l’amour a fait mourir les sens et qui conçoit sans volupté » ; on peut déduire de cette affirmation que la femme vraiment mauvaise et démoniaque est celle qui jouit sans concevoir. Dans cette propagande maternaliste, « on exalte sans fin les douceurs de la maternité, laquelle n’est plus un devoir imposé mais l’activité la plus enviable et la plus douce qu’une femme puisse espérer » expose Elisabeth Badinter (AEP, 229). De lascive et concupiscente, la nature inchangeable de la femme devient maternelle et sacrificielle, et l’encombrante sexualité féminine est soluble dans la maternité.

La doxa va dès lors proposer l’idéal de la femme qui ne vit que pour sa famille, que la sexualité laisse indifférente et qui s’en passerait volontiers, n’était qu’il faut en passer par là pour avoir des enfants. Et va chercher à convaincre les femmes que c’est leur nature d’être frigide – pour qu’elles le deviennent. Comme le fait remarquer Jack Holland dans son livre « A Brief History of Misogyny », « l’idéal de la femme asexuée devient une norme sociale, en particulier chez Jean-Jacques Rousseau » et la vertu de la femme bourgeoise devient une forme de « propagande dans la guerre morale que la classe moyenne mène contre les dégénérés et les bons à rien de l’aristocratie » (BHOM, 38) : vertu bourgeoise contre libertinage et parasitisme aristocratique, c’est la vertu bourgeoise qui l’emporte.

Dans un poème sirupeux, « L’Ange du foyer », le poète anglais Coventry Patmore célèbre la parfaite épouse victorienne qui s’accomplit dans une abnégation conjugale totale, la mère oblative qui se voue corps et âme au service de ses enfants – mais que ce suicide à petit feu laisse néanmoins toujours douce et souriante. Le bon docteur William Acton assure les femmes qu’elles ne ressentent pas de désir sexuel : « la bonne épouse se soumet aux embrassements de son mari mais, si ce n’était pas pour son désir de maternité, préférerait être dispensée de ses attentions » (BFOM, 44). Et « la majorité des femmes ne sont guère troublées, heureusement pour elles, (ensuite remplacé par « heureusement pour la société ») par des sentiments sexuels de quelque sorte que ce soit. En règle générale, une femme modeste désire rarement une gratification sexuelle pour elle-même » (BHOM, 44). Comment ne pas croire William Acton : il est docteur, il sait mieux que les femmes ce qu’elles éprouvent. C’est sa longue expérience de gynécologue qui lui permet d’affirmer avec autorité qu’elles ne ressentent généralement « aucune sensation spéciale dans le clitoris » (3). Dans la mentalité des victoriens comme Acton, un vif intérêt pour le plaisir sexuel est, chez les femmes, signe de dégénérescence morale et mène à la déchéance, à la folie et au suicide, ou donne le cancer. Comme le précise Pierre Darmon : « face au péril incarné par la femme se dessine au 18ème siècle une stratégie nouvelle et plus subtile : pour mieux la contrôler, les féministes paternalistes imaginent alors de l’exalter à travers ses fonctions de mère et de femme au foyer. L’opération est couronnée de succès » (FDFC, 38). Et ce succès dure encore.

Mais dans les deux cas, diabolisation ou sanctification, la peur masculine d’une sexualité féminine autonome, « sauvage », qui pourrait échapper au contrôle masculin et ébranler l’ordre patriarcal reste viscérale. Des procédés radicaux vont être mis en œuvre pour celles qui refusent de se conformer à l’auto-castration psychologique que leur prescrit le discours dominant – la stratégie de la persuasion n’éliminant pas le recours à la violence: les « femmes légères », les masturbatrices, celles qui renâclent devant leur réduction forcée à la conjugalité et la maternité vont être excisées, mises dans des asiles de fous, on va leur infliger toutes sortes de traitements médicaux tortionnaires : la sexualité libre des femmes annonçant la fin de la civilisation, la médecine patriarcale va employer les grands moyens pour réprimer les jouissances inconvenantes de ces hystériques (4).

Et en effet, depuis des millénaires, nos sociétés, littéralement obsédées par le contrôle de la sexualité féminine, « préoccupation majeure de pratiquement toutes les civilisations » (TNAE, 52) ont mis en place de vastes et multiformes systèmes de restriction/suppression de cette sexualité, le résultat de cette intervention au long cours étant immanquablement présenté comme la sexualité « naturelle » des femmes. Les moyens utilisés pour produire cette suppression sont multiples, mais peuvent en gros être distribués en trois catégories : la violence physique, la contrainte institutionnelle et l’internalisation des normes sociales.

– Pour ce qui est de la violence physique, la méthode la plus radicale est l’excision, l’amputation du clitoris et parfois des lèvres, et l’infibulation (le fait de coudre les grandes lèvres). Outre de supprimer la partie externe, la plus sensible, de l’organe qui est le siège de l’orgasme féminin, l’excision, coutume encore pratiquée dans certaines cultures, est une mutilation douloureuse et dangereuse, voire mortelle par les risques d’infection qu’elle entraîne, les douleurs lors des rapports sexuels et les risques accrus lors des accouchements : pourcentages de césariennes et d’épisiotomie augmentés, hémorragies plus importantes, risque de mort du nouveau-né plus élevé (5). La justification de cette mutilation dans le discours d’opinion commune étant qu’elle protège la pureté des femmes et les empêche de succomber à cette sexualité dévorante que leur attribue la misogynie patriarcale version archaïque, leur permet d’arriver chaste au mariage et de s’investir totalement dans leurs fonctions d’épouse et de mère. Que cette pratique patriarcale visant à réduire la femme à la mère et à la cantonner à un rôle de génitrice entraîne un risque plus élevé de mortalité infantile soit contre-productive si l’on poursuit un objectif nataliste, cela a manifestement échappé aux hommes qui l’ont imposée.

Autre violence physique ayant un impact désastreux sur la libido féminine : le viol. Chez une femme victime de viol, tout acte sexuel devient associé, souvent définitivement, à la haine, à la douleur, à la violence, à l’humiliation, et à sa négation en tant que personne puisque l’agresseur ignore son refus et transgresse sa volonté. Des victimes de viol rapportent que, même dans le contexte d’un rapport sexuel avec un homme respectueux et non-violent, l’image du violeur se superpose à celle de leur partenaire, leur rendant impossible de se laisser aller à leurs sensations. La « frigidité féminine » était une préoccupation constante des sexologues du 20ème siècle (Havelock Ellis, Masters et Johnson, Kinsey), ils constataient avec alarme sa prévalence chez les banlieusardes dépressives confinées à leur vie domestique et familiale décrites par Betty Friedan dans son bestseller « The Feminine Mystique ». Ces sexologues, incapables de transcender leur male gaze, ont envisagé diverses explications pour cette frigidité mais ont complètement ignoré l’impact destructeur de l’expérience du viol, des agressions sexuelles et de l’inceste (et de la prostitution) sur la libido féminine.

Parmi les nombreuses autres formes de violences réprimant physiquement la sexualité féminine, citons encore la lapidation des femmes adultères et leur mise à mort, les attaques à l’acide, les « crimes passionnels » et les « meurtres d’honneur » qui donnent le droit aux hommes – maris, pères ou frères – de tuer les femmes qui ne respectent pas la règle patriarcale de la sexualité féminine licite seulement dans le mariage.

– la violence institutionnelle

En créant les institutions visant à réguler et légiférer les relations entre les sexes, les hommes ont constamment cherché à entraver toute autonomie sexuelle des femmes et à leur imposer comme « sexualité » au sens général ce qui n’est en fait que la sexualité masculine centrée sur la pénétration. Deux exemples parmi d’autres : le mariage dit « monogame » qui est un système complet de suppression de la sexualité féminine. D’abord, la monogamie n’y était prescrite qu’aux femmes, de façon à ce que le mari puisse être assuré que sa conjointe n’a de rapports sexuels qu’avec lui et puisse ainsi être sûr que les enfants auxquels il va transmettre son nom et ses propriétés sont bien de lui : le Code Napoléon reconnaissait explicitement ce droit de l’époux à une multiplicité de partenaires sexuelles, l’adultère pour lui n’étant constitué que s’il ramenait des maîtresses dans le foyer conjugal. Pour l’épouse par contre, l’adultère, c’était le fait d’avoir des rapports sexuels avec tout homme qui n’était pas son mari – et n’importe où. Ce double standard interdisant à l’épouse la liberté sexuelle qui est autorisée au mari subsiste encore de nos jours.

Le mariage monogame imposait aussi à l’épouse le « devoir conjugal », c’est-à-dire l’obligation de se soumettre aux exigences de son mari s’il désire avoir des rapports sexuels avec elle, même si elle n’en a pas envie et n’en retire aucun plaisir, donnant ainsi à l’homme le droit légal d’ignorer le refus de sa femme et de la violer. Rappelons que le devoir conjugal ne fait plus partie légalement des obligations des conjoints seulement depuis le 5 septembre 1990, et que la législation en vigueur laisse toujours subsister la présomption de consentement de la part de l’épouse « jusqu’à preuve du contraire » – preuve qu’il est très difficile de fournir. Il est donc problématique de traduire un auteur de viol conjugal devant un tribunal, ce dont témoigne le très faible nombre de condamnations prononcées par la justice pour ce chef d’accusation : 9 sur 10 de ces affaires aboutissent à un sans suite (6).

Ce qui signifie en clair que le viol conjugal, affirmation par le mari de son droit propriétaire sur le corps et la sexualité de son épouse, bien qu’aboli sur le papier, continue à faire partie de facto de l’institution conjugale. Si l’on ajoute à cela que, jusque vers la fin du 19ème siècle, la plupart des mariages, en particulier dans les classes supérieures, étaient arrangés entre familles dans un souci d’homogamie, c’est-à-dire en fonction de considérations de compatibilité de fortune et de classe sociale, et sans le consentement des parties intéressées, en particulier des femmes, celles-ci se retrouvaient au soir de la noce dans une chambre avec un inconnu, et la nuit de noces était un viol, le premier d’une vie entière de viol légaux. L’institution du mariage traditionnel, dans la mesure où l’épouse ne choisit pas son partenaire sexuel, ne peut avoir de rapports sexuels qu’avec lui et n’a pas le droit de lui refuser ces rapports sexuels, est fondée dans son principe même sur la suppression totale de toute liberté sexuelle pour les femmes.

– l’internalisation des normes

Les normes sexuelles imposées aux femmes s’organisant selon un système de double standard, si le fait d’avoir de nombreuses partenaires et de dissocier reproduction, plaisir, amour et émotions définit la norme masculine, la sexualité féminine socialement acceptable en sera l’exacte antithèse.

C’est cette antithèse qu’incarne la notion victorienne de la femme respectable peu intéressée par le sexe, affirmation autoréalisatrice à visée normative qui incite les femmes à renoncer à toute forme de sexualité choisie – privilège masculin – et à se cantonner à la sexualité subie du devoir conjugal, à finalité essentiellement reproductive. Face à des figures d’autorité qui assurent que les bourgeoises, contrairement aux femmes des basses classes et aux prostituées, ne sauraient aimer le sexe sauf à être des perverses ou des malades, toute femme appartenant à la classe moyenne ou supérieure soucieuse de sa respectabilité refoulera ses désirs pour ne pas être assimilée à ces catégories méprisables. Dans le mariage victorien, l’intérêt masculin requiert que la femme soit asexuée car subsumée dans l’épouse et la mère, alors que la prise en charge de la sexualité récréative de l’époux est assignée à une catégorie différente de femmes présentées comme hypersexuées ; mais prostituées ou épouses, leur agentivité se limite à consentir aux exigences sexuelles masculines car elles sont censées être sans désir propre : qu’elle soit « maman » ou « putain », la femme n’est pas le sujet de sa sexualité, elle n’a pas d’initiative en matière sexuelle, ce sont les hommes qui décident du scénario et dirigent les opérations.

Autre exemple d’une telle stratégie d’internalisation des normes : la théorie freudienne de l’orgasme vaginal qui serait l’orgasme normal chez la femme normale, l’orgasme clitoridien n’étant qu’une phase transitoire caractéristique d’une sexualité adolescente et immature à laquelle la femme doit renoncer lorsqu’elle devient adulte (le lieu de l’orgasme étant alors transféré du clitoris au vagin, par le pouvoir magique du pénis, lorsque l’homme l’initie à la sexualité PIV). En conséquence de ce négationnisme anatomique, toute femme qui ne peut atteindre l’orgasme que par stimulation clitoridienne se voit qualifiée de « frigide » par Freud et ses séides et invitée à consulter : le discours psychanalytique pose ainsi un standard qui, bien qu’étant une impossibilité biologique, prend caractère d’impératif pour les femmes si elles ne veulent pas être sexuellement disqualifiées, voire taxées de refuser de jouir par pure hostilité envers leur conjoint. De nombreuses femmes se sont ainsi crues anormales et ont cherché à se faire soigner, désespérées de ne pas éprouver un orgasme vaginal parfaitement imaginaire (le vagin comporte très peu de terminaisons nerveuses).

Psychanalystes, médecins ou sexologues, le message est le même : la norme sexuelle à laquelle ils intiment aux femmes de se conformer est celle d’un alignement sur la sexualité masculine phallocentrée/pénétrocentrée. Pour eux, « la sexualité » pour la femme, c’est ce qui fait jouir l’homme : simple exécutante des désirs masculins, son rôle s’y résume à faire advenir – passivement ou activement – cette jouissance. La femme normale n’a pas d’autonomie désirante, si elle désire quelque chose, ça ne peut être que ce que son partenaire désire – et d’être désirée par lui. Il est intéressant de noter, comme le rappelle l’autrice de « Science and Gender » (SAG, 71) que ce qui est présenté comme la nature biologique des femmes requiert néanmoins des efforts considérables de la culture dominante et un niveau de répression et d’endoctrinement énorme pour que la conformité des femmes à cette nature féminine soit assurée.

Cette aliénation au désir masculin constitue la forme la plus universelle, la plus profonde et la plus invisible de la suppression de la sexualité féminine. Pourtant, ce type de sexualité aliénée, sans désir et/ou sans orgasme, c’est ce à quoi se réduisent fréquemment les rapports sexuels pour les femmes, voire la seule forme de sexualité qu’elles connaissent, qui se résume à une simple prestation de services sexuels au bénéfice des hommes.

Rappelons que, selon différentes études dont la première a été le rapport Hite de 1976, entre 70 à 80% des femmes ne peuvent atteindre une stimulation adéquate par la pénétration, alors qu’elles le peuvent par la masturbation (curieusement, ces pourcentages vont en augmentant dans les études récentes) (7). Etudes qui ont validé la thèse révolutionnaire de l’article d’Anne Koedt, paru en 1970 et titré « Le mythe de l’orgasme vaginal » (8), qui dévoilait la raison occultée de la libido féminine faible: le fait que la pénétration, qui est l’alpha et l’oméga de la sexualité hétérosexuelle, n’est pas orgasmique pour la majorité des femmes et n’est sexuellement gratifiante à coup sûr que pour les hommes. Si pour eux la pénétration est une pratique sexuelle, pour les femmes, elle est essentiellement une pratique reproductive, au point que certaines féministes de la première vague suggéraient aux femmes de ne s’y prêter que tous les deux ou trois ans, et seulement si elles souhaitaient avoir des enfants

Sans les suivre sur des positions aussi radicales, il est néanmoins important de souligner à quel point, pour une majorité de femmes, « la sexualité » est une affaire lose-lose : si, comme rappelé ci-dessus, les rapports sexuels entraînent pour elles infiniment plus de risques que pour les hommes, ils comportent aussi nettement moins de gratifications érotiques.

Récapitulons : les femmes sont génitalement mutilées, lapidées, fémicidées, individuellement et collectivement violées, stigmatisées, slut shamed si elles prétendent prendre le contrôle de leur sexualité. Elles sont utilisées comme instrument masturbatoire disposable, soumises dans les rapports sexuels à des pratiques pornographiques dégradantes et dangereuses (étranglement, tirage de cheveux, etc.), privées de toute possibilité d’expérimenter une sexualité gratifiante par leur réduction au rôle de simples auxiliaires de la jouissance des dominants. Et vivent sous la menace toujours présente de leur violence. A cela s’ajoute la fatigue de la double journée, l’exaspération et le ressentiment envers un conjoint qui vous laisse assumer 80% des tâches domestiques et familiales, la charge mentale, les tue-le-désir des chaussettes sales qui traînent et autres promiscuités quotidiennes qui désérotisent le partenaire. Et on s’étonne – si même elles ne simulent pas un orgasme pour ménager l’ego masculin – qu’elles ne manifestent pas un enthousiasme démesuré pour les rapports sexuels standard ? Attribuer aux femmes des pulsions sexuelles faibles, c’est un peu comme de remplir la gamelle de son chat de navets, lui envoyer une décharge électrique à chaque fois qu’il s’en approche et en déduire qu’il n’a pas faim.

Toutes les sociétés patriarcales sont obsédées par le contrôle de la sexualité des femmes, et toute manifestation d’autonomie sexuelle de leur part y est vécue comme menaçant leur existence même. Cette sexualité a donc toujours été férocement réprimée depuis des millénaires dans la quasi-totalité des cultures – ce qui fait d’elle une terra incognita

On ne peut donc pas avoir la moindre idée de ce que serait une sexualité féminine absolument libre – parce que, au moins dans les temps historiques, elle ne l’a jamais été. Nonobstant les slogans des 70s, la libération de la sexualité féminine –, celle où les femmes feraient exactement ce qu’elles veulent sexuellement et surtout ne feraient pas ce qu’elles ne veulent pas –n’a toujours pas eu lieu : avec l’omniprésence du porno, on a de nouveau changé de norme, les femmes sont désormais tenues de « s’éclater » sexuellement mais le projet patriarcal qui sous-tend ces injonctions contradictoires est toujours le même : l’image de la « chaudasse » pornifiée et celle de la bonne mère asexuée ne sont que les deux faces d’une même entreprise immémoriale de répression de toute forme autonome de sexualité féminine.

Francine Sporenda

https://revolutionfeministe.wordpress.com/2021/07/11/le-mythe-de-la-libido-feminine-faible/

(à suivre)

Notes

1/ Pour un exposé critique des thèses de la sociobiologie https://plato.stanford.edu/entries/feminist-philosophy-biology/

2/ http://www.slate.fr/story/173103/fecondation-spermatozoide-ovule-chevalier-belle-au-bois-dormant-mythe-sexisme-naturalisation-biologie

3/ http://www.artandpopularculture.com/The_majority_of_women_%28happily_for_society%29_are_not_very_much_troubled_with_sexual_feeling_of_any_kind

4/ https://theconversation.com/the-rise-and-fall-of-fgm-in-victorian-london-38327

5/ https://www.genreenaction.net/Les-risques-de-l-excision.html

6/ https://www.lemonde.fr/societe/article/2016/11/23/pour-le-viol-conjugal-dans-90-des-cas-la-plainte-est-classee-sans-suite_5036621_3224.html

7/ https://www.researchgate.net/publication/241736752_The_new_Hite_Report_The_revolutionary_Report_on_Female_Sexuality_updated

8/ Anne Koedt, « The Myth of Vaginal Orgasm » https://www.cwluherstory.org/classic-feminist-writings-articles/myth-of-the-vaginal-orgasm

Bibliographie

Ruth Bleier, « Science and Gender : Critique of Biology and its Theories on Women ». Oxford, Pergamon Press, 1984. (SAG)

Mary Jane Sherfey, « The Nature and Evolution of Female Sexuality ». New York, Ransom House, 1972. (TNAE).

Jonathan Katz, « The Invention of Heterosexuality ». Chicago, The University of Chicago Press, 2007. (TIH).

Jack Holland, « A Brief History of Misogyny, the World’s Oldest Prejudice ». London, Robinson, 2012. (BHOM).

Pierre Darmon, « Mythologie de la femme dans l’ancienne France ». Paris, « Femme détestée, femme célébrée». Paris, éditions de Paris, 2019. (FDFC).

Elisabeth Badinter, « L’Amour en plus, histoire de l’amour maternel (XVIIème-XXème siècle ». Paris, Flammarion, 1980. (AEP).

Christine Bard, Melissa Blais et al. « Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui ». Paris, PUF, 2019. (AEM).

Sarah Blaffer Hrdy, « Mother Nature ». New York, Ballantine Books, 2000. (MN).

« The Langurs of Abu ». Cambridge, Harvard University Press, 1990. (TLA).

« The Woman That Never Evolved ». Cambridge, Harvard University Press, 1990. (WTNE).

Anne Fausto Sterling, « Myths of Gender ». New York, Basic Books, 1992. (MOG).

Steven Pinker, « Comment fonctionne l’esprit ». Paris, Odile Jacob, 2000. (CFE).

Jane Goodall, « Through a Window, Thirty Years with the Chimpanzees of Gombe ». Boston, Mariner Books, 2010. (TAW)

Ashley Montagu et al., « Man and Agression ». London, Oxford University Press, 1973.

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